Les Anglais appellent cette tendance la « coolcation », les vacances un peu plus au nord, un peu plus fraîches pour échapper aux canicules qui s'acharnent sur l'Europe de l'Ouest. Dans le nord de l'Allemagne, la ville de Kiel est le meilleur point de départ pour tester cette nouvelle tendance. Et pourquoi pas sur un petit voilier ? Officiellement baptisée « Kiel.Sailing.City », la ville est l'endroit rêvé. Elle veut s'affirmer comme capitale mondiale de la discipline. Elle organise chaque année sa Semaine de la voile (Kieler Woche) et accueille plusieurs compétitions internationales, comme l’Ocean Race Europe. Des milliers de bateaux de plaisance y larguent les amarres pour sillonner la mer Baltique. Cap sur le Danemark tout proche, la Suède, la Finlande mais aussi la Pologne, les Pays baltes, etc. Le terrain de jeux est immense.
Les îles du Danemark à la voile
Le sud du Danemark est un paradis pour les amoureux de la mer : des îles, des fjords, des bras de mer où l’on vogue dans le sillage des vikings. Au départ de Kiel, trois semaines sur un voilier de dix mètres pour découvrir ces splendeurs.

Notre « dix-mètres » s'élance dans le long chenal. Avant de hisser le génois (la voile d'avant), on adresse un dernier adieu à la marina de Düsternbrook. Elle présente l'avantage d'être au cœur de la ville. Il faut la préférer à l'emblématique port d'Olympiahafen Schilksee, qui s'étend à perte de vue quelques milles plus loin, sur bâbord… Même si cet énorme complexe, dont la construction remonte aux Jeux olympiques de 1972, est le vrai épicentre des « voileux », elle est loin de tout. Notre bateau a l'air d'un jouet comparé aux gigantesques navires de croisière sur notre route, MSC ou Costa, qui rentrent d'Helsinki, de Tallinn ou de Göteborg.
La Baltique est une mer capricieuse. L'été, le temps est souvent ensoleillé, mais un épais brouillard peut soudainement l'envelopper, une forte brise peut souffler et les averses s'abattre sans crier gare. C'est la magie de l'endroit : il présente une configuration géographique qui offre des solutions faciles pour se protéger et laisser passer les orages. Des îles avec des ports abrités, des côtes découpées, des fjords profonds qui calment les vagues trop rageuses. La tempête menace et l'on décide de se réfugier dare-dare dans une rivière, la Schlei. Après trois heures de navigation, la grand-voile claque au vent et de beaux creux d'un mètre chahutent nos estomacs. On est ravi de voir l'embouchure à l'horizon : Schleimünde et son phare cerclé de vert.
Les vikings... en Allemagne
Le parc naturel se déroule sur les deux rives de ce long bras de mer, les petites criques alternent avec d'énormes plans d'eau. Paradis des oiseaux : des fauvettes, des pies-grièches, et l'on apprendra plus tard que ce rapace à queue blanche qui tournoie autour de notre mât s'appelle un pygargue à queue blanche. Dans certains rétrécissements, la profondeur est juste suffisante et les bouées, rouges et vertes, délimitent au millimètre le petit trou de souris qui conduit à Schleswig, la capitale. Les Vikings se sont installés ici au neuvième siècle pour y établir un de leurs plus grands centres commerciaux, comme en témoigne le musée vivant de Haithabu (ou Hedeby). Nos vélos nous conduisent à Holm, ancien petit village de pêcheurs, tassé autour de son cimetière où seuls les habitants ont le droit de reposer en paix. Mille ans nous contemplent…
La mer s’est calmée. Le soleil luit. Et le vent apaisé nous pousse vers Sønderborg, ville danoise. On hisse le drapeau de courtoisie danois, sur tribord, comme l’exige l’étiquette navale ! On choisit d’accoster au cœur de la ville pour gambader sur les quais et la grand-rue, Perlegade. C’est ici que bat le cœur de cette ville. Les amateurs d’histoire se précipiteront au château où résida la famille royale danoise. Quelle chance, c’est aujourd’hui qu’a lieu le tournoi de « ringridning », le sport national . Lors de ces joutes, les cavaliers lancés au galop doivent enfiler un anneau suspendu au moyen d’une lance. Spectaculaire.

Bien vite, on quitte la ville pour s’aventurer dans les petits recoins de l’île d’Als. Petit saut de puce, puis on se faufile dans un fjord qui débouche sur une baie naturelle. À gauche, il y a bien le majestueux cinq-étoiles Badehotel, rouge et blanc, mais on lui préfère le petit port d’en face, Bådelaug, géré par l’association de plaisance locale. Mini-épicerie, petit resto où la bière locale, la Bryghus, coule à flots. On parle danois, allemand et anglais. Le lendemain, on est presque triste de quitter cette ambiance familiale autour du barbecue. Les prochaines étapes sont des îles confettis : Barsø, Ærø, Lyø. On accoste parfois sur des pontons déserts. Avec juste quelques centimètres d’eau sous la quille… Pas un bateau, pas une âme. Une boîte aux lettres se cache quelque part et l’on est prié de glisser vingt euros dans une enveloppe en guise de paiement. Ici, la confiance règne. Devant les rares fermes éparses, on voit souvent des tréteaux où sont disposés des objets à vendre et une tirelire pour y déposer le prix de ses achats !
Le pont du Grand Belt
Quitter l’île pour rejoindre Svendborg n’est pas une mince affaire. Un œil sur le sondeur, il ne faut absolument pas s’écarter des chemins balisés car la profondeur est faible. C’est une autre particularité de ce coin de Baltique : les marées sont de petite amplitude (faible marnage), mais le vent, selon sa direction, peut faire varier la profondeur de plus d'un mètre ! Le skipper doit donc rester très attentif pour éviter l’échouage sur les bancs de sable. Svendborg est un autre joyau du sud du Danemark. La ville se flatte d’avoir accueilli l’écrivain Bertolt Brecht fuyant les nazis, juste avant la Seconde Guerre mondiale. Lieu stratégique en raison de son accès maritime, la ville se distingue surtout par ses fortifications, ses douves et ses remparts. La rue principale, qui serpente dans la ville depuis le port, mérite d’être arpentée dans tous les sens. Mais la véritable attraction des environs est à quelques dizaines de kilomètres seulement : le pont du Grand Belt. Il relie l’île de Fionie à la Seeland et donc Copenhague. Ce pont n’a pas 30 ans, mais les Danois s’accordent pour dire que ces 18 kilomètres de ruban de béton ont considérablement transformé l’économie du pays, jusque-là divisé en deux. Ce pont est aussi devenu le trait d’union entre l’Europe continentale et la Scandinavie…
Brève étape à Nyborg avant d’appareiller pour une autre île réputée : Vejrø. L’île privée de 2 km² est réputée pour ne compter que… deux habitants permanents. C’est une espèce de Saint-Tropez entiché d’écologie. En effet, les yachts de luxe roulent des mécaniques dans le port, les hébergements et le restaurant gastronomique tutoient le haut de gamme. L’héliport et petite piste d’atterrissage sont compris dans le prix ! Mais, dans le même temps, l’îlot se targue de son agriculture régénérative (« farm to table ») et de son autosuffisance électrique. Les balades autour de l’île laissent des souvenirs indélébiles, les vagues viennent mourir dans les champs de blé, on y croise davantage de daims que de touristes.
On a évidemment vite fait le tour et le temps est venu de regagner Kiel. Le vent a tourné, il nous pousse désormais vers ce grand port allemand, à une moyenne de huit nœuds (15 km/h). On file à toute allure, au loin on aperçoit déjà le phare qui marque l’entrée de la baie. La nuit commence à tomber : un éclat de lumière toutes les six secondes perce à l’horizon. C’est bien là : on s’engage (« on embouque », corrige le skipper !) dans l’étroit chenal qui mène à la fameuse capitale de la voile. Ce soir, on dîne dans la Vieille Ville. Pourquoi pas à la «Dänische Straße», réputée pour ses restaurants, pour prolonger l’ambiance danoise ?


Coup de cœur
Ærøskøbing, l’île conte de fées

Ærøskøbing est l’étape incontournable de tout voyage au Danemark. Avec ses petites maisons colorées qui semblent tout droit sorties d'un livre de contes, c'est probablement la plus belle ville du pays. Remarquablement préservé, son centre historique interdit l'accès aux voitures et même aux bicyclettes pour laisser place à la magie des pavés. Le décor est si féerique que des milliers de couples du monde entier s’y pressent pour… se marier comme à Las Vegas.
Des agences locales, à l'image de Danish Island Weddings, proposent des formules clés en main. L'offre de base combine une réception dans l’Ancienne Maison des marchands et une séance photo devant les façades à colombages aux tons aquarelle. Mais l’imagination danoise ne s’arrête pas là. De mai à octobre, les mariés peuvent s'unir «du sable entre les orteils» directement sur la plage. Plus insolite encore : votre chien peut officier comme témoin d’honneur (« your honorary witness »), bien qu’« il ne puisse pas signer le registre », s'amuse à préciser l’agence. Pour les amoureux de discrétion, des « mariages secrets » sont organisés en petit comité au cœur du splendide phare d’Ærø, érigé en 1881. « Pour les couples aventureux en quête d’une expérience unique, cette cérémonie promet des panoramas spectaculaires et le charme sauvage des contrées nordiques », souligne l'organisateur. Ici, la communauté LGBTQ+ est évidemment la bienvenue.
Côté mer, les voiliers doivent contourner l’île et naviguer à travers des passes étroites et peu profondes pour accoster à Marstal, l’autre joyau de cette île pittoresque. C’est là que se produit un autre miracle, écologique cette fois. Le bourg est alimenté par une vaste ferme de panneaux solaires et un réseau d'une demi-douzaine d’éoliennes. Grâce à cette infrastructure, l’île produit plus d’énergie qu’elle n’en consomme et revend son surplus d’électricité au continent ! Pionnière, Ærø se targue également d’avoir déployé l’« Ellen », un ferry 100 % électrique qui assure la liaison avec l’île d’Als. En revanche, les liaisons principales — notamment vers Svendborg — exploitent encore des navires conventionnels. Le projet de conversion à l’électrique a été suspendu en 2024. Reste à savoir si la crise énergétique actuelle relancera la machine.
Les îles du Danemark à la voile

Le musée de Haithabu, près de Schleswig. 
Holm est un ancien village de pêcheurs vieux de plus de 1 000 ans, aujourd'hui intégré dans la ville de Schleswig. 
Holm, le quartier le plus pittoresque de Schleswig. 
Amarré au coeur même de la ville à Sonderborg... où les places disponibles sont rares. 
Lors du défilé des cavaliers pour le grand concours annuel de "ringridning". 
Le "ringridning", jeu d'adresse traditionnel très prisé des cavaliers danois. 
A plusieurs reprises, notre périple nous a conduit sur des îles microscopiques où nous étions le seul bateau. 
Quand on arrive sur une île déserte, le port prie gentiment les plaisanciers de déposer vingt euros dans la boîte aux lettres. 


Les nombreux vieux gréements offrent un spectacle magnifique... 
Attention, au coeur de l'été, les marinas des lieux touristiques sont prises d'assaut et il vaut parfois mieux arriver tôt pour dénicher une petite place... 
Svendborg, ville stratégique. 
Le vent souffle sur l'île de Vejro, petite île confetti qui est un peu le Saint-Tropez des îles danoises. 
Les nombreux vieux gréments offrent un spectacle merveilleux en Baltique. 
Le phare en face de l'embouchure de Kiel.
Un reportage de Didier Hamann