Le Gilgit-Baltistan au cœur des Territoires du Nord

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Anciennement dénommé les Territoires du Nord, le Gilgit-Baltistan est une région frontalière du Pakistan avec l’Afghanistan et le Xinjiang en Chine, en fait la région autonome ouïghoure. Partie prenante hier, avant la partition des Indes en 1947, du Grand Jeu entre les Russes et les Britanniques et toujours revendiquée par l’Inde, elle cultive de précieuses singularités : la beauté de sa nature, ses hauts sommets, la richesse et la diversité de ses minorités.

Dans ce premier volet de la découverte par Nil du Gilgit-Baltistan, place au peuple balti dans la région de Skardu. Porte d’entrée du glacier du Baltoro (63 kilomètres de long) et du K2, la vallée de Shigar abrite un palais à l’architecture métissée, un lac aveugle, le Blind Lake, le désert d’altitude du Sarfaranga. Dominant le bassin de l’Indus, un drôle de rocher, le Masrur Rock, donne le frisson. A l’ouest, la nature est tout aussi belle et sauvage, entre virées époustouflantes en 4x4, treks de haute altitude et nuits en refuge. Au programme notamment, les Fairy Meadows, la Prairie des fées, avec vue imprenable sur le géant himalayen le plus occidental, le Nanga Parbat.  

Depuis Fairy Meadows, vue sur le glacier noir de Raikot et le Nanga Parbat, le 9ème sommet le plus haut du monde (8126 m). Situé en intégralité au Pakistan, il ponctue la chaîne himalayanne au Gilgit Maltistan. Photo Nil Vautrin
Depuis Fairy Meadows, vue sur le glacier noir de Raikot et le Nanga Parbat, le 9ème sommet le plus haut du monde (8126 m). Situé en intégralité au Pakistan, il ponctue la chaîne himalayanne au Gilgit Maltistan. Photo Nil Vautrin

Au nord du Pakistan, le Gilgit-Baltistan s’est toujours taillé un destin de grandeur. Naturelle, c’est sûr. Cinq des quatorze sommets de plus de 8000 mètres au monde s’y concentrent. A l’est, le K2 et ses 8611 mètres d’altitude, le plus élevé de la planète, ou encore le Broad Peak (8051 m), les Gasherbrum I (8080 m) et II (8035m). Plus au sud-ouest, himalayen celui-là, le Nanga Parbat (8126 m), intégralement situé au Pakistan et réputé pour la face Rupal (sud-est) aux 4500 mètres de dénivellation, l’une des parois les plus difficiles au monde. Cent trente-cinq glaciers dignes de ce nom parcourent la chaîne du Karakoram dont huit de plus de cinquante kilomètres, ce qui lui vaut son surnom de « troisième pôle ». Voilà pour la nature majestueuse qui brille aussi de ses hauts-plateaux verdoyants, de ses lacs, de ses rivières aux eaux turquoise, dans le bassin de l’Indus, prenant ici de l’énergie pour traverser le Pakistan et finir sa course dans la Mer d’Arabie. Les hautes montagnes ont une autre vertu, celle d’avoir protégé des peuples aux origines plurielles. 

Dans la chaîne du Karakoram

Quatorze langues, distinctes sont parlées dont les principales sont le shina, une langue indo-iranienne, dans la région de Gilgit, le balti, langue tibéto-birmane, autour de Gilgit et de Skardu, le bourouchaski, dans la vallée de Hunza, le wakhi, langue iranienne, dans la région du Gojal. Autant de langues, autant de traditions culturelles, et de courants d’un Islam qui s’est imposé dès le XIe siècle via l’ismaélisme sur ces hautes-terres bouddhistes à l’origine, également influencées par les zoroastriens venus de Perse.

Dans la chaîne du Karakoram, marche d'approcche du Masrur Rock. Photo Nil Vautrin
Dans la chaîne du Karakoram, marche d'approcche du Masrur Rock. Photo Nil Vautrin

Autant d’attraits naturels et humains qui ont attiré Nil, 23 ans et déjà pas mal de virées sur la planète au compteur, sur ces hautes terres peu fréquentées par les touristes internationaux, excepté les amateurs et professionnels de la grimpe extrême. « Ma première intention, c’était d’aller au contact des hautes montagnes découvertes à la suite d’un post sur les réseaux sociaux magnifiant le Karakoram ».

Le lit de l'Indus entre Skardu et Shigar. Photo Nil Vautrin
Le lit de l'Indus entre Skardu et Shigar. Photo Nil Vautrin

L’Afghanistan pour voisin

L’attirance pour une région du monde encore méconnue n’éludait pas la réputation d’une destination jugée par certains dangereuse, au regard des tensions constatées ces dernières années entre le Pakistan et l’Afghanistan voisin. « Quand tu entends parler du Pakistan, et de la proximité avec l’Afghanistan aux mains des Talibans, cela peut susciter l’inquiétude. En fait le Gilgit-Baltistan est très hospitalier, particulier aussi avec ses peuples très différents, des minorités ethniques qui ont appris à vivre ensemble et qui d’ailleurs n’ont pas toujours les mêmes droits que les citoyens pakistanais ». La diversité s’exprime tout autant sur le plan religieux avec la présence de différents courants de l’Islam :  ismaélien,  chiite duodécimain, soufi, et ce dans un pays majoritairement sunnite. Tout cela vivant plutôt en bonne entente.

Entre cèdres, pins bleus et abricotiers sauvages

Pour Nil contact est donc pris avec Akram, un fixeur local qui lui ouvre grandes les portes du Gilgit-Baltistan. La région se révèle séduisante, dès l’arrivée à Skardu, située sur le Haut-Indus, dont l’aéroport reste le plus fiable, celui de Gilgit, la capitale régionale plus à l’ouest, souffrant trop souvent d’annulations de vol quand la météo s’en mêle dans un relief très accidenté.

Dans la Soq Valley, un joyau caché à 25 kms de Skardu. Photo Nil Vautrin
Dans la Soq Valley, un joyau caché à 25 kms de Skardu. Photo Nil Vautrin

A 2500 mètres d’altitude, cernée de verticalités rocheuses, Skardu, ville animée, s’avère une excellente entrée en matière. A quelques encâblures, les lacs Kachura constituent une première halte de qualité. Que le complexe touristique qui s’y est développé soit dénommé Shangri-la, « un paradis idyllique himalayen » né de l’imagination du romancier britannique James Hilton, n’a rien d’étonnant. Vu du ciel, n’a-t-il pas une forme de cœur ? Y boire un thé noir au lait, la boisson nationale, ou s’offrir une balade en barque apaisent à coup sûr l’esprit. Quant au lac supérieur, le Foroq Tso, il est le cadre de belles randonnée entre cèdres, pins bleus (ou d’Himalaya) et abricotiers sauvages. Non loin de là, les pentes de la Soq Valley se reflètent dans les eaux turquoise de sa rivière, dans un environnement montagnard de toute beauté. « Parfait pour démarrer le séjour itinérant, après la fatigue d’autant de vols, et pour tester la nourriture locale » dans des petits restaurants avenants, où se déguste le chicken handi, un blanc de poulet à la handi, l’un des plats de curry les plus populaires au Pakistan, à la texture crémeuse et à la cuisson traditionnelle.

Le palais sur le rocher de Shigar

Deuxième jour, direction Shigar, à environ une heure de route (un peu plus de 30 kms) de Skardu, via une superbe vallée en U où coule la Shigar River, affluent de l’Indus qu’elle rejoint sur le trajet, et où s’épanouissent, entre autres peupliers altiers, des vergers d’abricotiers. L’abricot s’impose en effet comme un des ingrédients majeurs de la cuisine du Gilgit-Baltistan. Il se consomme sous la forme de fruits séchés, de chamu, une soupe épaisse et énergétique, de sharadi, des nouilles artisanales et fraîches incorporant des légumes verts, des herbes sauvages et de l’huile à base d’amandons d’abricot, ou encore de desserts et de pain. Bon et réconfortant !

Le Palais sur le rocher (1650), ex-résidence du roi de Shigar mêle aux techniques de construction du peuple balti des influences tibétaines et cachemiries. Photo Nil Vautrin
Le Palais sur le rocher (1650), ex-résidence du roi de Shigar mêle aux techniques de construction du peuple balti des influences tibétaines et cachemiries. Photo Nil Vautrin

Shigar vaut aussi pour la découverte d’une des pièces maîtresses de l’architecture régionale, son fort appelé aussi Fong Khar, « le palais sur le rocher ». Construite sur plusieurs niveaux au XVIIe siècle (1650) par le Raja de la dynastie Amacha, cette ancienne résidence du Roi de Shigar mêle aux techniques de construction du peuple balti des influences tibétaines, cachemiries et mogholes, notamment dans le travail du bois. A voir aussi son musée, le pavillon Baradari et son jardin oriental où résiste un arbre remarquable, un Chinar, platane d’orient, vieux de 400 ans, surnommé « l’arbre qui brûle tout seul ». Respectable et légendaire à la fois !

Dans le désert froid de Sarfaranga

D’autres belles surprises s’offrent aux amateurs de sensations. A une demi-heure de route vers le nord, en longeant la Shigar River, le Blind Lake, le « lac aveugle » et … panoramique, vous attend. « Un bel endroit pour se poser, profiter de la vue, d’un vol de canards sauvages, des troupeaux pâturant alentour », tout en trottant, voire galopant, sur un vaillant cheval.

Le désert froid de Sarfaranga à 2300 mères d'altitude. Photo Nil Vautrin
Le désert froid de Sarfaranga à 2300 mères d'altitude. Photo Nil Vautrin

Non loin, environ une demi-heure de route, une autre merveille s’épanouit à 2300 mètres d’altitude, le désert froid de Sarfaranga. Au programme : une virée en jeep dans les dunes, une balade à pied contemplative et l’émerveillement du panorama sur l’Indus. Petit conseil de Nil : « y aller en soirée pour profiter du coucher de soleil, et de sa lumière magnifique ».

Emotions au Masrur Rock

Le lendemain un trek, nécessitant une bonne forme physique, conduit à 3737 mètres d’altitude au Masrur Rock, un site unique pour ses vues à 360 degrés sur Skardu, la vallée de l’Indus, et la chaîne du Karakoram. Exceptionnel ! S’avançant sur environ 11 mètres telle une flèche dans le vide, cet affleurement granitique procure plus d’émotion encore pour qui s’y hasarde. Prudence oblige ! « Ici tout est aventure », résume Nil qui suggère, après une telle dépense d’énergie, une halte chez Balti cuisine à Skardu, un restaurant chez l’habitant accueillant selon les traditions locales et servant, entre autres, d’excellents Mamtu, les raviolis traditionnels farcis de viande hachée, de légumes, oignon et épices locales.

L'impressionnant Masrur Rock à 3737 m d'altitude domine la tout aussi grandiose vallée de l'Indus.
L'impressionnant Masrur Rock à 3737 m d'altitude domine la tout aussi grandiose vallée de l'Indus.

Vers le Nanga Parbat

Se sustenter a du bon, d’autant plus que les deux jours suivants vont se révéler tout aussi énergivores. Une nuit réparatrice à Gilgit, la capitale du Gilgit-Baltistan, située à environ 200 kms à l’ouest de Skardu, et le jour se lève avec pour projet de rallier le Raikot Bridge, enjambant l’Indus, la porte d’entrée du camp de base du Nanga-Parbat, le 9ème sommet le plus haut du monde. L’approche de Fairy Meadows, « les prairies enchantées », étape majeure située au cœur d’un Parc national face au géant enneigé, se fait en deux étapes. La première jusqu’au village de Tato, en jeep en deux heures et un peu plus, en musique au son du rabab, le luth à cordes pincées, et du duff, le tambourin traditionnel, sur une piste étroite, dangereuse, vertigineuse, fermée de toute façon en cas de pluies. La seconde en un trek de cinq kilomètres, ou trois à quatre heures de marche, avec pour compagnon de route l’imposant Nanga-Parbat. Un des coups de cœur de Nil (lire Coup de coeur).

Coup de cœur

Le charme de la Prairie des fées

Partie de polo avant la nuit sur la Prairie des fées. Photo Nil Vautrin
Partie de polo avant la nuit sur la Prairie des fées. Photo Nil Vautrin

Il figure dans le Top 10 des sommets les plus hauts du monde et domine les Fairy Meadows de sa face nord, la face Raikot, imprévisible en termes d’avalanche et depuis longtemps délaissée par les alpinistes. Le Nanga-Parbat lui doit d’ailleurs son nom de « montagne tueuse », c’est dire. N’empêche, le spectacle est d’exception et motive à coup sûr les randonneurs venus ici communier avec cette nature grandiose. Tel n’est pas le seul atout de ces « prairies enchantées » qui, à 3300 mètres d’altitude, jouissent d’une autre réputation liée à la préservation de la flore, de la faune et de forêts endémiques, au point d’être classées en 1995 parc national par le gouvernement pakistanais. Le paysage contraste en effet avec les reliefs rocheux du Karakoram à cette altitude. De belles forêts de pins et des bouleaux blancs de l’Himalaya, des genévriers d’altitude, enserrent les fameuses prairies, qui sont autant de refuges pour la faune sauvage. Citons, parmi ses espèces menacées, l’ours brun, le cerf musqué, le bouquetin de l’Himalaya et le markhor, l’animal national du Pakistan, une grande chèvre sauvage affublée de longues cornes torsadées pouvant atteindre 1,60 mètre ! Dans le ciel planent des aigles royaux, des vautours fauves. Au sol pousse une flore rare, médicinale et aromatique : le tumuro, ou thym sauvage de l’Himalaya, le Karru, l’Ephedra aidant à mieux respirer, s’il en était besoin, tant l’air est pur, comme les eaux descendues tout droit du Nanga Parbat via l’impressionnant glacier noir de Raikot. Plusieurs « hôtels » refuges « rustiques » proposent le gîte sans chauffage encore en cette mi-septembre, par des nuits à - 5 degrés - « le poêle sera bientôt installé pour l’hiver » - mais suffisamment de couvertures pour bien dormir. La chaleur est en tout cas dans l’accueil, le spectacle en fin d’après-midi d’une partie de polo improvisée sur des petits chevaux vigoureux. « Il faut rester ici au moins deux nuits », conseille Nil déjà happé par le désir du trek qui le mène le lendemain jusqu’au Beyal Camp (3550 m), juste avant le camp de base du Nanga Parbat (4000 m) désormais abandonné. Brouillard enveloppant la forêt, paix de la marche en haute-altitude, sous l’œil omniprésent du Diamir, « le roi des montagnes », le charme de la Prairie des fées opère.