L’Atlas à pas de mule

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De Imi Oughlad à Around, une traversée du Haut Atlas vers le Toubkal avec deux mules, un guide, un cuisinier et le temps de s’émerveiller pendant cinq jours. Un chemin qui impose de quitter la route et de ralentir.

À Imi Oughlad, le soleil rayonne sur la poussière dorée. Les derniers sacs sont sanglés sur le dos des deux mules qui attendent avec cette patience des vieux sages. Elles porteront les bagages, les vivres, les ustensiles et tout le nécessaire pour préparer les repas.

Abdoud, notre guide, connaît les chemins, les hameaux et chaque recoin de cette montagne où les hommes composent depuis des siècles avec une nature exigeante. Ali, le cuisinier, veille à ce que cette petite caravane emporte de quoi se nourrir. Pour les cinq prochains jours, notre autonomie dépend de ces animaux patients et de ces deux hommes.

Les randonneurs parmi les buissons d'armoise et les chèvres.
Les randonneurs parmi les buissons d'armoise et les chèvres.

Dès le départ, le sentier s’élève. Direction le col de Tizi n’Tachte. À mesure que l’on gagne de l’altitude, le paysage se dépouille. Les parcelles cultivées s’espacent, les arbres se font plus rares, les versants prennent des teintes ocres, grises, bleutés ou rougeâtres. Le Haut Atlas est né d’une histoire géologique mouvementée. La collision entre les plaques africaine et eurasiatique a contribué au soulèvement de ces montagnes. Les roches, plissées, fracturées puis sculptées par l’érosion racontent cette lente construction du relief. Sous nos semelles, grès, schistes, argiles rouges du Trias et coulées volcaniques se superposent comme les pages d’un livre que l’érosion aurait déchiré.

Au col, le regard embrasse une succession de crêtes et de vallées. L’air est plus vif. Dans cette montagne, le climat méditerranéen se transforme avec l’altitude : les étés peuvent être chauds et secs, les hivers rigoureux, la neige abondante sur les sommets. L’eau, rare ou torrentielle selon les saisons, commande presque tout. Elle détermine l’emplacement des villages, la surface des cultures et le calendrier des travaux.

Tiziane, Ikiss, Asseka : les vallées habitées

La descente vers Tiziane ramène le marcheur dans un paysage façonné avec patience. Les villages sont accrochés aux pentes, leurs maisons de terre et de pierre se fondent dans les couleurs du versant. En contrebas, les terrasses dessinent des lignes horizontales là où la montagne ne semblait offrir aucune place à l’agriculture.

Des canaux conduisent l’eau vers les jardins, les arbres fruitiers et de petites parcelles où s’entremêlent, notamment des plants de maïs et d’aloé verra. Cette terre fertile a été patiemment dégagée, retenue par des murs de pierre sèche, puis irriguée. Ces espaces cultivés que l’on retrouve tout du chemin sont vitaux pour cette agriculture de subsistance. A l’image des arbres fruitiers qui représentent une ressource essentielle, mais fragile.

Depuis quelques années le carpocapse du noyer s’attaque aux fruits, diverses mouches et chenilles menacent d’autres productions fruitières « et la cochenille du figuier de Barbarie a provoqué des dégâts considérables dans les plantations » rappelle Abdoud. À ces menaces s’ajoutent les sécheresses répétées et les épisodes de chaleur. Pour les familles qui dépendent de quelques parcelles, perdre une récolte n’est pas un simple contretemps : c’est un revenu qui disparaît.

Ali, chef de cuisine à ciel ouvert

Le lendemain nous entamons une longue montée vers col de Tizine Toutet. Le décor se fait plus minéral. A flanc de colline, le sentier se rétrécit jusqu’à devenir une trace incertaine accrochée à la pente. Sous nos chaussures, les pierres roulent, se dérobent et dévalent dans une pente vertigineuse. Il faut avancer lentement, choisir chaque appui, et éviter de regarder trop longtemps le vide. Abdoud évalue la situation, puis sollicite l’aide de deux bergers qui se trouvent à proximité. Habitués à ces pentes, ils viennent nous prêter main-forte et nous guident en contrebas vers des sentes moins escarpées. Peu à peu, la tension retombe. Le terrain s’élargit et le groupe retrouve un terrain plus sûr.

À l’heure de midi, pas question de rejoindre un restaurant ou de s’attabler dans un refuge. Nous sommes au milieu des montagnes, loin des routes. Ali doit composer avec le terrain, trouver un endroit abrité du vent, poser son matériel sur quelques pierres et tirer le meilleur d’un simple réchaud à gaz qui semble lui suffire à nourrir une caravane entière. Pendant que nous mangeons, des bergers conduisent leurs chèvres sur des pentes pierreuses. Les bêtes transhument en petits groupes, en quête d’une végétation clairsemée.  De juin à novembre, les hommes et les animaux vivent ainsi dans la rusticité des bergeries d’altitude, construites en terre en et bois. Le berger vit avec ses bêtes et son chien, sans autre horizon que les crêtes.

Dans le village berbère de D'Knt, les mules servent au transport des marchandises et des récoltes.
Dans le village berbère de D'Knt, les mules servent au transport des marchandises et des récoltes.

D'Knt, le village où le temps prend son temps

Dans la vallée de Tenkent, l’eau réapparaît au cœur du récit. Elle court dans les ravins, et alimente les canaux avant que nous n’arrivions à D’knt, un gros bourg perché à 1900 mètres d’altitude où vivent près de 1 500 âmes dans un entrelacs de ruelles accrochées à la pente.

Avec D’knt, vient une explosion de vie. Les habitants se saluent d’une porte à l’autre, prennent le temps. La vie sociale est dans la rue. Les passants s’arrêtent, se serrent la main, échangent des nouvelles. Qui est malade, où est tombée la neige, comment se déroulent les récoltes ? Un épicier, sur le pas de son échoppe, attend le chaland en sirotant un thé à la menthe. A l’ombre d’un vieil arbre, les hommes jouent aux cartes, les enfants investissent la rue, transformée en terrain de jeu. Plus loin, le coiffeur taille la tignasse d’un gamin qui se tient droit comme un i. A côté, une femme et un vieil homme fabriquent des beignets qui sentent le miel et l’huile chaude. Rien ne paraît pressé.

Pour les marcheurs, cette animation est une invitation à ralentir. Nous dormons dans des gîtes chez l’habitant, au plus près de la vie locale. Le soir, après la poussière des sentiers, nous retrouvons la chaleur d’une maison, le repas préparé pour nous. Ali dispose d’une véritable cuisine pour préparer ses plats. Il peut alors prendre ses aises, sortir les ingrédients, surveiller la cuisson et laisser les parfums de la soupe aux lentilles, du tajine ou du couscous envahir la maison.

Reconstruire autrement

Au fil des jours, la marche prend son rythme. Le passage du col de Tizi Tougdal ouvre une nouvelle perspective sur les villages et les replis de la montagne. À Tizi Ouissen, comme dans bien d’autres localités du Haut Atlas, la beauté du paysage ne doit pas faire oublier la fragilité des conditions de vie. Les distances, le relief et l’éloignement des services compliquent l’accès aux soins, à l’éducation et aux débouchés économiques. L’essentiel des revenus provient d’une agriculture familiale peu mécanisée, de l’élevage, de l’artisanat. Et comme dans bien d’autres régions montagnardes à travers le monde, le départ de jeunes vers les villes est une réalité qui pèse sur l’avenir de ces communautés.

Ici l’impact du tremblement de terre de 2023, qui a frappé la région est encore bien visible Près de 3 000 personnes ont perdu la vie. Nombre de maisons de pisé et de pierres sèches se sont effondrées comme des châteaux de sable et chacun parmi les survivants tente de surmonter ce drame. La reconstruction avance, certes, mais inégalement. Ici une maison neuve aux murs de béton clair côtoie des ruines que personne n’a encore eu les moyens de relever.

Après les heures de marche, vient le moment de la halte. Abdou sort le thé, et saisit sa théière. Puis, dans un geste aussi précis que spectaculaire, il la lève très haut au-dessus des petits verres alignés sur le plateau. Le filet ambré plonge dans le verre en formant une mousse légère. Le geste est assuré, presque chorégraphié. Ici, il fait partie du quotidien et accompagne les échanges.

Au pied du géant, le genévrier et les plantes des anciens

En cette nouvelle journée, nous remontons vers le col de Tizi Tougdal à 2700 mètres d’altitude. À mesure que l’on s’éloigne des jardins, la végétation change. Des genévriers millénaires s’accrochent aux pentes, parfois réduit à une silhouette tourmentée par le vent. Plus haut, ce sont les buissons d’armoise qui répandent leur odeur âpre et camphrée. Cette plante aromatique, comme d’autres espèces de la flore montagnarde, appartient à la pharmacopée traditionnelle. « Ses feuilles, une fois infusées sont réputées pour soulager les maux d’estomac » raconte Abdoud. Le thym soigne la toux et les maux de gorge, le genévrier se brûle pour purifier l’air des chambres des malades.

Sur les sentiers, les rencontres sont fréquentes. Des muletiers remontent vers les hameaux avec des marchandises, redescendent avec des sacs de récoltes ou transportent des provisions vers les maisons éloignées des pistes carrossables. Dans ces montagnes, la mule reste une auxiliaire irremplaçable. Son pas sûr, son endurance et sa capacité à se faufiler sur les chemins étroits en font un trait d’union entre les villages.

Les jours passent, toujours au rythme lent de la marche. Le dernier effort mène au col de Tizi Mzik. Le souffle se raccourcit, les jambes sont lourdes, mais l’horizon récompense l’ascension. Les crêtes se superposent, les vallées s’ouvrent sur des plantations de pins et le massif du Toubkal impose peu à peu sa présence. Avec ses 4 167 mètres, le plus haut sommet d’Afrique du Nord domine désormais cet univers de pierre et de vallées habitées. Au loin, Around se dessine, minuscule, avec ses toits plats. Ce sera notre ultime étape avant de rejoindre la bouillonnante Marrakech et son théâtre à ciel ouvert.

Les grandes lignes d’un trek de village en village

Un village au milieu des terrasses cultivées, accroché à la pente.
Un village au milieu des terrasses cultivées, accroché à la pente.

Ce trek sur 5 jours commence à Imi Oughlad à 1400 mètres d’altitude. Il remonte la vallée d’Imlil, emprunte le col de Tizi n’Techt à 2020 mètres d’altitude, avant de redescendre jusqu’au village de Tizaine pour passer la nuit. Cette mise en route de 3 h 30 et 600 m de dénivelé positif se prolonge le deuxième jour jusqu’à D’knt.  Le parcours remonte d’abord la vallée d’Ikiss durant trois heures avant d’atteindre le col de Tizine Toutet (2400 m). Le parcours se prolonge ensuite dans la vallée d’Asseka, jusqu’au bouillonnant village berbère de D’knt. Ce deuxième jour cumule 5 h 30 de marche et environ 700 m de dénivelé positif. Le 3ème jour le sentier emprunte d’abord la vallée de Tenkent pour rejoindre le col de Tizi Tougdal puis le village de Tizi Ouissen dans la vallée d’Azand. Cette journée de 5 h 30 cumule 900 m de dénivelé positif. Le 4ème jour est le plus long (6 h de marche et 1200 de dénivelé positif). On monte d’abord jusqu’à la cascade d’Irhoulidene en passant par la bergerie d’Azid Tamzoult. Cette partie se situe dans le parc national de Toubkal, crée en 1942. Il faut ensuite redescendre, puis s’engager dans l’ascension du col de Tizi’n’Mzik (2489 m), pour enfin prendre le chemin Aroud dans la vallée d’Imli. Le dernier jour (3 h 30 et 300 mètres de dénivelé positif) amène les marcheurs dans la forêt de pins de Tidli avant de redescendre au village de Tamatert, de traverser celui d’Ait Souka et de rejoindre Imlil, situé à 1 h 30 de route de Marrakech.