Depuis plus de vingt-cinq siècles, le cœur de la ville bat sur le Vieux-Port au centre de la cité phocéenne. Autour de lui, La Canebière déroule ses façades haussmanniennes vers l’intérieur des terres tandis que le Panier, accroché à la colline, conserve son âme populaire et cosmopolite. Marcher dans ces quartiers, c’est entrer dans l’histoire vivante de la Méditerranée, écouter le bruit des mâts dans le vent, sentir l’anis et la fleur d’oranger, croiser des pêcheurs, des artistes, des vieux Marseillais assis à l’ombre et des voyageurs du monde entier déambulant au soleil. Cette ville, longtemps mal aimée, fascine autant qu’elle déroute.
Marseille, la promenade incontournable entre la Canebière et le Panier
La ville évoque parfois un décor de cinéma italien. Forte d’une culture méditerranéenne, rien n’y est vraiment ordonné. Les accents chantent fort entre la Canebière et le Panier, les scooters dévalent les ruelles en pétaradant. Sans parler des soirs de matchs quand l’OM joue. C’est ce désordre vivant et bruyant qui rend Marseille inoubliable.

La Canebière, l’ancienne avenue du monde
Impossible de commencer la balade ailleurs que sur la Canebière. Elle n’est pas seulement les Champs-Élysées du Sud : elle est le grand théâtre de Marseille. Et pendant plus d’un siècle, l’artère la plus prestigieuse de la ville. Son nom vient du provençal canebe, le chanvre, cultivé autrefois ici pour fabriquer les cordages des navires. Il rappelle que la ville a longtemps vécu de la mer, du commerce et des voyages. Percée sous le règne de Louis XIV, elle a été profondément transformée au XIXe siècle. Elle devient alors une immense perspective de trente mètres de large bordée de grands cafés, d’hôtels particuliers, de boutiques élégantes et de bâtiments officiels. On venait s’y promener pour voir et être vu. Les Marseillais y flânaient comme les Parisiens sur les grands boulevards. Au début du XXe siècle, le port attirait des milliers de travailleurs venus d’Italie, d’Arménie, de Corse ou d’Afrique du Nord. Marseille était un véritable carrefour du monde méditerranéen. Aujourd’hui encore, malgré les métamorphoses et les décennies de déclin, l’avenue conserve quelque chose de spectaculaire. Les façades haussmanniennes racontent l’âge d’or d’une cité longtemps enrichie par le commerce colonial, les grandes compagnies maritimes et le développement du port. Celui-ci a perdu peu à peu sa vocation commerciale dans les années 1920 et a été rebaptisé le « Vieux-Port ». Le centre historique est devenu un espace de plaisance, d’échanges et de mémoire.

Le Vieux-Port, cœur battant de la cité phocéenne
Marseille est la plus ancienne ville de France fondée vers 600 avant notre ère par des Grecs venus de Phocée, en Asie Mineure, l’actuelle Turquie. Elle porte d’abord le nom de Massalia que les Romains transformeront en Massilia. Aujourd’hui encore, elle revendique fièrement son surnom de « cité phocéenne ». Le matin, le Vieux-Port témoigne encore de cette histoire millénaire. Quelques pêcheurs y vendent toujours leurs prises du jour. Mais ces dernières années, les espaces piétonniers ont gagné du terrain, transformant les quais en une immense esplanade ouverte sur la mer, se prolongeant jusqu’au Mucem (musée des civilisations de l'Europe et de la Méditerranée), devant la cathédrale de La Major.

Bouillabaisse et panisses
Impossible d’évoquer le Vieux-Port sans parler de bouillabaisse. Longtemps plat de pêcheurs préparé avec les poissons de roche invendus, elle est devenue l’un des emblèmes de la gastronomie méditerranéenne. Une charte officielle a même été créée afin de préserver son authenticité. Parmi les grandes adresses marseillaises, Chez Fonfon au vallon des Auffes, chez Michel au Catalans ou chez Madie Les Galinettes sur le Vieux-Port, chacun ayant ses supporters. Mais Marseille ne se résume pas à la bouillabaisse. Il faut pousser jusqu’à L’Estaque pour goûter à un cornet de panisses brûlantes fabriquées à partir de gros rouleaux de farine de pois chiche frits dans l’huile d’olive, croustillants à l’extérieur et fondants à l’intérieur. Ou les chichis frégis, beignets torsadés à la fleur d’oranger que l’on achète encore dans les baraques du front de mer. Sans oublier les pieds et paquets, plat historique à base de tripes et de pieds de mouton, les oursinades, et les treize desserts provençaux de Noël.
Fleurs d’oranger et anisé
Dans les rues du Panier flotte parfois un parfum de fleur d’oranger. C’est celui des navettes, biscuits emblématiques de Marseille créés à la fin du XVIIIe siècle. La forme du biscuit symboliserait la barque dans laquelle les saints Marie-Madeleine, Maximin, Lazare…seraient arrivés de Palestine pour évangéliser la Provence. Fabriquées à base de farine de blé sans levure afin de pouvoir se conserver longtemps, elles faisaient partie du bagage des marins embarquant plusieurs semaines en mer. Aujourd’hui encore, elles restent liées aux grandes traditions marseillaises, notamment la Chandeleur et les fêtes de Noël. La biscuiterie des Accoules, au cœur du Panier, en fabrique plusieurs milliers par jour. « L’idéal est de la manger fraîche mais vous pouvez la conserver plusieurs mois et la repasser quelques minutes au four à 80°C » assure Marie-Julie à la boutique.

La Maison Yellow, plus loin sur les Docks, après le Mucem, vous rappelle que le vrai « pastis » est né ici. Ce musée-bar-resto-concept store où l’on peut surfer sur les expériences anisées, a été créée et repensé par le groupe Pernod-Ricard. Outre l’histoire de cet apéritif devenu incontournable pour écouter le chant des cigales, on y apprend que le « pastis de Marseille » n’est pas une appellation géographique mais une recette d’un spiritueux à 45 % à l’anisé plus prononcé, pastis signifiant mélange d’herbes et d’aromates en provençal. Une immersion dans la culture phocéenne en découvrant toute la gamme de petits jaunes avant de monter dans une Méhari virtuelle, pour s’imprégner à vive allure des ambiances de la ville, façon Taxi 1 à 5.

L’âme populaire du Panier
Au-dessus du Vieux-Port commence un autre monde. Le Panier n’est pas seulement le plus vieux quartier de Marseille : c’est son âme la plus sensible. Les rues étroites grimpent entre les façades pastel, les escaliers débouchent sur des placettes baignées de soleil, le linge flotte aux fenêtres et les terrasses s’ouvrent sur des vues spectaculaires sur la mer. Les pots de fleurs encadrent les maisons et des fresques de street art égayent les murs. La rue du refuge est sans doute la plus pittoresque. La place de Lenche, l’une des plus anciennes de Marseille, offre une belle perspective sur la Bonne Mère, imaginée par l’architecte Pouillon, et un joli point de départ pour cette balade immersive par la montée des Accoules.
Au XIXe siècle, le Panier était le grand quartier populaire et immigré de la ville. Des ouvriers venus de tout le bassin méditerranéen s’y étaient installés pour la proximité du port. La communauté italienne y était particulièrement importante. On surnomme alors une partie du quartier « la Petite Naples ». Pendant la Seconde Guerre mondiale, une partie du quartier est dynamitée. Longtemps abandonné, il attire désormais artistes, artisans, familles et amateurs de lieux authentiques. Les ateliers remplacent peu à peu les anciens commerces populaires. La série Plus Belle la Vie n’est évidemment pas étrangère à cet engouement. Les terrasses végétalisées se multiplient. Les derniers étages, souvent convertis en Airbnb, offrent des vues imprenables sur les toits de Marseille et la mer. Malgré la gentrification progressive, Le Panier conserve une identité populaire où l’on ressent toujours une forme de mélange social devenu rare dans les centres historiques des grandes villes.

Coup de cœur
Coup de cœur
Le Vallon des Auffes, le village de Marseille le plus pittoresque

À quelques encablures du Vieux-Port, quand on remonte la corniche Kennedy en longeant la Grande Bleue vers l’Est et les calanques, on pourrait presque passer au-dessus du vallon des Auffes sans s’en apercevoir. En se penchant les quelques marches du viaduc, on découvre une anse abritant un petit port niché entre les rochers, bercé par le clapotis des pointus, les barques traditionnelles, le long des quais. D’en bas, le grand viaduc de pierre impose sa silhouette dans un décor de carte postale. Le soir venu, le soleil se couche entre ses arches majestueuses.
Au XIXe siècle, le Vallon des Auffes accueillait des pêcheurs artisanaux venus de la côte ligure, près de Gênes. Ils fabriquaient leurs cordages à partir de l’auffe (aufo en provençal), une plante locale qui a donné son nom à l’endroit. Dans leurs filets, ils ramassaient déjà rougets, dorades, merlans, lottes, poulpes et rascasses. Les anciens cabanons, autrefois modestes abris de travail, sont devenus a la fin du XXe siècle des maisonnettes aux façades pastel avec terrasses et toits imbriqués. Il ne reste aujourd’hui qu’une poignée de pêcheurs professionnels. En été, les quais et le dédale de ruelles sont envahis par les touristes en quête de selfies. Hors saison, le temps semble ralentir et l’atmosphère redevient intimiste, presque insulaire. « Les Auffes, c’est plus qu’un quartier pittoresque de Marseille; c’est un vrai village qui vit toute l’année», confie la cheffe étoilée Coline Faulquier, à la tête du restaurant Auffo, au bout du promontoire qui avance dans la mer. Elle se souvient de l’époque où le restaurant s’appelait encore L’Épuisette, et où, il y a 20 ans, elle rêvait déjà de travailler. « On vient ici bien sûr pour déjeuner face a la mer, mais aussi pour se promener, contempler le coucher du soleil ou même se baigner dans le bassin au bout du quai quand il n’y a pas trop de mistral ». La cuisine de Coline à base de cueillette sauvage et de pêche locale fait partie intégrante de l’expérience. Tout comme Chez Fonfon, réputé pour sa bouillabaisse, ou Chez Jeannot, connu pour ses pizzas depuis 1949, qui ont également contribué à inscrire le vallon dans la mémoire gourmande des Marseillais.
Marseille, la promenade incontournable entre la Canebière et le Panier

La Major vue de l'esplanade du Mucem ©F.Hermine 
La grande esplanade en bas de la Canebière avec un Vieux-Port désormais semi-piéton. ©F.Hermine 
Le fort Saint Jean est relié au Mucem par une passerelle de 115 mètres. ©F.Hermine 
Toutes les épices du monde, paniers et éponges de luffa au Marché des Capucins ©F.Hermine 
Les panisses à base de farine de pois chiches traditionnellement sous forme de grosses frites carrées mais également de boudins coupés en tranches ©F.Hermine 
Le marché aux poissons du Vieux-Port s'installe tous les matins sur le Quai de la Fraternité. ©F.Hermine 
Le viaduc du Vallon des Auffes sur la corniche Kennedy, à 2 km du Vieux-Port à pied, est perché à 17 mètres de hauteur ©F.Hermine 
Environ 80 bateaux amarrés au Vallon des Auffes avec encore quelques traditionnels pointus provençaux. ©F.Hermine 
Réplique de la Grotte Cosquer, l'originale à 37 mètres sous l'eau dans les calanques n'étant pas ouvert au public. ©F.Hermine 
Vue sur "la Bonne mère" du quartier du Panier ©F.Hermine 
Le quartier haut en couleurs du Panier popularisé par la série TV Plus belle la vie ©F.Hermine 
Retour en 2007 du tramway qui circulait sur la Canebière jusqu'en 1955. ©F.Hermine
Un reportage de Frédérique Hermine