Samarcande, ex-capitale de l’Empire timouride, phare de la Route de la soie

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A Samarcande, le soleil joue avec les faïences bleu turquoise. La science fut reine du temps d’Ulugh Beg qui voulait justement « rendre le ciel plus proche des gens ». L’Histoire impériale s’écrivit au XIVe siècle sous le regard vif et bâtisseur de Tamerlan. Incontournable étape de la Route de la soie, la cité historique ouzbèke livre à la dérobée les empreintes des marchands, savants et nomades qui l’ont fait vibrer.

La « forteresse de pierre » de jadis dont elle tirerait son nom ne pouvait qu’engendrer la cité monumentale qu’elle est devenue. Samarcande est ainsi : belle, célèbre, convoitée de tout temps et pourtant toujours ouverte à l’étranger, en dépit des assauts passés. Ici la pierre sait aussi révéler des élans plus discrets, à l’ombre d’un tombeau de Chakh-i-Zinda, ou d’un pistachier légendaire et sacré.  

Souvenir de mariage sur la place du Régistan. Samarcande. Photo Claude Vautrin
Souvenir de mariage sur la place du Régistan. Samarcande. Photo Claude Vautrin

 Le Macédonien Alexandre le Grand, puis le Mongol Gengis Khan, l’ont conquise. Dès 329 av. J.-C. pour le premier, en 1220 pour le second. Entre ces deux illustres conquérants, Samarcande a vu s’installer les Arabes Omeyyades, les Samanides, une dynastie iranienne de culture persane, les Turcs, avant que Tamerlan ne s’y établisse en 1370. L’aventure guerrière est parfois ravageuse, mais n’est pas toujours destruction. D’un âge vénérable, puisque fondée au VIIe siècle sous le nom d’Afrasyab, la cité, magnifiquement située sur la Route de la soie, en témoigne. Certes Gengis Khan n’y a pas laissé que des bons souvenirs. Mais Timur, le conquérant turco-mongol plus connu sous le nom de Tamerlan, se revendiquant comme son héritier, va en faire cent-cinquante ans plus tard un joyau d’architecture. La ville connaît alors son apogée aux XIVe et XVe siècles. De cité marchande, elle se métamorphose en capitale de l’Empire timouride (1370-1507). Des palais, des mausolées, des mosquées monumentales fleurissent. Des jardins s’y épanouissent.

 Timur le boiteux

Puisque Tamerlan a inscrit son nom dans l’éternité de cette Asie centrale si étonnante, la première halte se fera là où il repose à jamais : le mausolée Gour-i-Emir. Destiné à l’origine pour son petit-fils Muhammad Sultan, son héritier désigné, il abrite la pierre tombale de jade noir-vert de Timur, mort en 1405, et, dans une crypte dédiée, sa dépouille. L’histoire veut qu’en 1941 Staline ait ici envoyé une expédition scientifique chargé d’identifier ces restes humains, à l’origine encore incertaine.

Le mausolée Gour-i-Emir abrite la dépouille de Tamerlan. Samarcande. Photo Claude Vautrin
Le mausolée Gour-i-Emir abrite la dépouille de Tamerlan. Samarcande. Photo Claude Vautrin

Confirmation fut faite, après analyse anthropologique médico-légale, de l’absence de ménisque. Sachant que Tamerlan, le surnom de Timur, est le fait d’une déformation occidentale de Timur-i-Lang, soit Timur le Boiteux, l’affaire fut entendue. En trente-cinq ans, le conquérant n’en avait pas moins fondé un grand empire s’étendant du nord de l’Inde à la Méditerranée, et transformé Samarcande. Coiffé d’une coupole nervurée au bleu profond, le mausolée, aux façades richement décorées, aux proportions harmonieuses, est conforme à ce vécu glorieux. Le fait qu’une partie de ce complexe n’ait pas fait l’objet de restauration nous rappelle aussi que l’humilité doit prévaloir, soit-on puissant ou misérable ! Une certitude pour l’heure, le guerrier repose en paix

Petit-fils de Tamerlan, Ulugh Beg (1394 – 1449), devenu sulta brille par son appétence pour la connaissance, les mathématiques et l’astronomie notamment. Statue sur le site de son observatoire à Samarcande
Petit-fils de Tamerlan, Ulugh Beg (1394 – 1449), devenu sulta brille par son appétence pour la connaissance, les mathématiques et l’astronomie notamment. Statue sur le site de son observatoire à Samarcande

Ulugh Beg et ses mille étoiles

La grande famille régnante timouride réserve bien d’autres surprises. Fils de Shohruh, le quatrième fils de Tamerlan, Ulugh Beg (1394 – 1449), devenu sultan, lui aussi, brille par son appétence pour la connaissance, les mathématiques et l’astronomie notamment. Il rentrera avant tout dans l’Histoire comme grand savant. A vingt ans, épris de liberté davantage que de faits d’armes, il invite des savants à des soirées festives devenues rapidement scientifiques. On lui doit la construction d’un observatoire dont on peut mesurer le génie via les vestiges toujours présents sur la colline de Kohik, au pied du Mont Chupan-Ata. Le rayon de ce sextant méridien atteignait les 40 mètres et permit entre autres l’établissement d’un catalogue d’environ mille étoiles, dit « des tables sultaniennes ». En 1438, il se révélera l’un des plus précis du Moyen-Age.

Le cœur monumental de Samarcande

On doit aussi au sultan savant d’être à l’origine d’un site phare de Samarcande, la place du Régistan. Ulugh Beg y fait ériger, en ce XVe siècle florissant, la première des trois madrassas qui composent cet ensemble architectural unique au monde. Y étaient alors enseignées, outre les sciences religieuses, une quinzaine d’autres matières, comme la philosophie, les mathématiques, la littérature, la géométrie… Le prince réforma d’ailleurs le système d’éducation, en supprimant le paiement des études, ouvrant ainsi l’accès au savoir.

La Place du Régistan et ses trois madrassas. Samarcande. Photo Claude Vautrin
La Place du Régistan et ses trois madrassas. Samarcande. Photo Claude Vautrin

Pour parfaire ce qui allait devenir le cœur monumental et historique de Samarcande, deux autres madrassas richement décorées virent le jour au XVIIe siècle : Sher-Dor, la « madrassa aux lions », symbole de la puissance et du faste, à la façade couverte de faïences et de mosaïques bleu-turquoise, et Tilla-Kari ou « couverte d’or » dont le décor intérieur mérite le détour. Sachant que le plaisir peut naître aussi d’une longue traîne de voile bleu, portée par une jeune mariée ouzbèke et flottant avec grâce dans le vent sur ces perspectives uniques.

La mosquée Bibi-Khanoum

Si Ulugh Beg, épris de paix, cherchait à mesurer le ciel, de retour d’une campagne victorieuse en Inde, Tamerlan, le grand-père, entend tutoyer ce dernier et rendre ainsi visible sa toute-puissance. Les marchands, étrangers, nomades cheminant sur la Route de la soie ne peuvent y échapper à l’approche de Samarcande, quand s’élève à partir de 1399 et jusqu’en 1404 la plus grande mosquée jamais construite, du nom de Bibi-Khanoum, « la princesse aînée », épouse favorite de Tamerlan. Le portail d’entrée atteint les 33 mètres, la grande coupole 40 mètres de hauteur. A noter que la majorité du bâtiment visible aujourd’hui, toujours sous surveillance, est le fruit d’une restauration initiée dans les années 1970. Les exigences passées de Tamerlan précipitant les travaux avaient en somme fragilisé l’édifice, au point que, dès le XVe siècle, au regard de chute de pierres, le peuple l’avait surnommé « la mosquée de la peur ». Qu’on se rassure, elle se visite sans danger. 

Mosquée Bibi-Khanoum, « la princesse aînée », épouse favorite de Tamerlan, la plus grande mosquée alors jamais construite. Samarcande. Photo Claude Vautrin
Mosquée Bibi-Khanoum, « la princesse aînée », épouse favorite de Tamerlan, la plus grande mosquée alors jamais construite. Samarcande. Photo Claude Vautrin

Emotions à la nécropole Chakh-i-Zinda

Enfin impossible de quitter Samarcande sans se laisser porter par l’ambiance fervente de la nécropole Chakh-i-Zinda, « le roi vivant », joyau de l’architecture timouride et lieu de pèlerinage. La rumeur du pittoresque bazar Siab évanouie, la mosquée des voyageurs dépassée, le site sacré, construit au fil des siècles, essentiellement les XIVe et XVe, est lieu et temps d’émotions.

La nécropole Chakh-i-Zinda, « le roi vivant », joyau de l’architecture timouride et lieu de pèlerinage, abrite le mausolée de Kusam Ibn Abbas, le cousin martyr du prophète Mahomet.
La nécropole Chakh-i-Zinda, « le roi vivant », joyau de l’architecture timouride et lieu de pèlerinage, abrite le mausolée de Kusam Ibn Abbas, le cousin martyr du prophète Mahomet.

Un escalier étroit guide entre une vingtaine de tombeaux aux porches et façades finement ouvragés, dont le mausolée de Kusam Ibn Abbas, le cousin martyr du prophète Mahomet. A proximité, un autre site, partagé cette fois par trois religions - l’islam, le christianisme et le judaïsme - abrite à l’ombre d’un pistachier vieux de six siècles, selon la tradition, les restes de Saint-Daniel. Autre particularité inédite, le cercueil mesure 18 mètres de long. Les voies de Dieu sont il est vrai impénétrables !

Dans cet Ouzbékistan qui ne manque ni de savoir-faire artisanaux, pas davantage de créations artistiques de qualité, l’écovillage artisanal de Koni-Guil, à une dizaine de kms de Samarcande, est, lui aussi, d’extrême qualité. Le cadre est enchanteur, arboré, rafraîchi par un canal, et surtout instructif. On y découvre des traditions artisanales (poterie, production d’huile végétale, menuiserie…) et surtout la fabrique artisanale du papier de mûrier et le moulin Meros.

 A Tachkent, la capitale

La gare de Samarcande et son train express « Afrosiyob », le TGV ouzbek, vous attendent alors pour filer en deux heures et vingt minutes et trois cents kilomètres plus loin, au nord-est du pays, à Tachkent, la « ville de pierre » et la capitale aux plus de trois millions d’habitants. Détruit par le tremblement de terre en 1966, le centre-ville livre désormais ses grandes avenues, ses places monumentales et ses parcs. Telles la place de l’Indépendance et ses fontaines et jets d’eau ouverts aux jeux des enfants, ou encore la place Amir Temur, dédiée à Tamerlan.

L’énorme et millénaire bazar Chorsu, « quatre chemins », dont la gigantesque coupole date, elle, de l'ère soviétique. Tachkent. Photo Claude Vautrin
L’énorme et millénaire bazar Chorsu, « quatre chemins », dont la gigantesque coupole date, elle, de l'ère soviétique. Tachkent. Photo Claude Vautrin

Pour retrouver une ambiance plus traditionnelle, direction la vieille ville et le complexe religieux de Hast-Imam, et son musée du Coran,  la mosquée du vendredi (ou Djouma) aux trois coupoles turquoise, et, plus récent, puisqu’inauguré en mars 2026, le Centre de Civilisation Islamique d’Ouzbékistan où est conservé l’un des plus anciens manuscrits du Coran au monde (VIIème siècle), attribué au calife Othman. Cette fois, l’énorme bazar Chorsu, « quatre chemins », et sa gigantesque coupole turquoise seront le cadre des dernières emplettes. C’est convivial, coloré, animé, à l’image de ce beau pays en mouvement qu’est l’Ouzbékistan.

Coup de cœur

La finesse orientale des vins de Bagizagan !

Bienvenue au domaine viticole Bagizagan, « le jardin des oiseaux », sous la conduite éclairée de Yuriy Georgiyevich. Photo Claude Vautrin
Bienvenue au domaine viticole Bagizagan, « le jardin des oiseaux », sous la conduite éclairée de Yuriy Georgiyevich. Photo Claude Vautrin

Très belle surprise que cette incursion à mi-distance entre Samarcande et la frontière tadjike (30 kms environ de part et d’autre), dans la vallée de la rivière Zarafchan « le semeur d’or » en persan. Bienvenue au domaine viticole Bagizagan, « le jardin des oiseaux », sous la conduite éclairée de Yuriy Georgiyevich Vartazarov. Tout un programme à la fois poétique, savoureux, voire étonnant. Le domaine est vaste, environ 450 hectares de vignobles, situé à près de 800 mètres d’altitude. Ici le climat est chaud et sec, le soleil très présent, les sols sont fertiles, les reliefs influents, bref le territoire favorable à la viticulture née il est vrai dans la région de Samarcande dès l’Antiquité. Développé sous le régime soviétique dans les années 1960, le domaine, privatisé en 1993/94, s’est modernisé et produit une vingtaine de types de vins, environ 2 millions de bouteilles bon an mal an : des blancs, des rouges (12 à 13°), des rosés, doux, des assemblages ainsi que des Brandy. Assurément la qualité est là, surprenant même le palais. Le précieux liquide vieillit ici en tonneau ou dans des jarres traditionnelles.

« Nous travaillons à la fois avec des cépages traditionnels d’Asie centrale, comme le Vasarga, et du Caucase, tels le Saperavi ou le Rkatsiteli géorgiens, ainsi que des cépages internationaux ». Le Merlot, le Chardonnay ont été introduits au début des années 2000, le Cabernet-Sauvignon, le Riesling, le Pinot noir sont, entre autres, aussi de la partie. « Cela donne des vins fruités, légers, moins acides que les vins européens, parfois aux notes florales ou de mûre », précise Yuriy. « Ils n’ont pas l’intensité des vins du Caucase, mais une finesse tout orientale ». Une différence qui ne manque pas de réjouir les connaisseurs !