Boukhara, La Mecque de l’Asie centrale, cité du soufisme silencieux

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Au cœur de l’Ouzbékistan spirituel, Boukhara s’impose comme une étape majeure de l’histoire du soufisme en Asie centrale. Sous l’impulsion du grand maître Bahaouddin Nakchbandi, la « Cité des saints » a vu naître au XIVe siècle la Naqshbandiyya, une des confréries majeures soufie, rayonnant toujours dans le monde musulman.

A Boukhara, édifiés au fil des siècles pour perpétuer la mémoire des opulences marchandes et des élans spirituels nées sur la Route de la Soie, les ensembles monumentaux fascinent. Il faut aussi aller à la rencontre de ceux qui l’incarnent dans la maîtrise d’un savoir-faire, une philosophie de vie, un regard bienveillant sur le monde. Bienvenue au royaume des maîtres.

La Nécropole Bahaouddin Nakchband, à Qasr al-Arifa, attire chaque plusieurs centaines de milliers de pélerins. Photo Claude Vautrin
La Nécropole Bahaouddin Nakchband, à Qasr al-Arifa, attire chaque plusieurs centaines de milliers de pélerins. Photo Claude Vautrin

Quand, collégienne, Nigiva et sa classe visitaient la Nécropole Bahaouddin Nakchbandi, les enfants et leur professeur prenaient toujours le chemin des pèlerins. « C’est plus long que l’entrée destinée aux touristes, mais nous nous immergions peu à peu dans l’environnement de ce site sacré », se souvient Nigiva. Le chemin courait, comme aujourd’hui, à l’ombre d’arbres, à travers la verdure, quelques plantations, en présence d’eau, dans une ambiance contrastant fortement avec les étendues arides voisines. En Ouzbékistan, non loin de Boukhara, le village de Qasr al-Arifa est connu pour avoir vu naître Bahaouddin Nakchbandi (1318-1389), l’un des saints les plus vénérés d’Asie centrale et le maître de la confrérie soufie naqshbandiyya, qui, après sa mort, propagera sa spiritualité bien au-delà des frontières ouzbèques. Nigiva reprend : « La première étape se faisait au tombeau de Bibi Orifa, la mère du maître, des prières, vœux et offrandes à la clé ». La tradition perdure et les demandes peuvent concerner de « bons résultats à un examen, l’achat d’une voiture neuve, un futur accouchement… » En fait venus de tout le monde musulman, les centaines de milliers de pèlerins affluant chaque année dans le sanctuaire où repose le saint, accomplissent avant tout un acte de foi. « Venir à Qasr al-Arifa sept fois dans la vie équivaut à la ‘Umra, le petit pèlerinage à La Mecque ». Ils y partagent aussi une philosophie, le désir de « garder la propreté d‘une croyance ».

A l’ombre du mûrier sacré

Le cheminement dans la nécropole se fait en douceur, dans un silence, un recueillement apaisant. Des femmes en habit traditionnel se recueillent à l’ombre du mûrier sacré associé au maître, devant « la pierre du souhait ». La légende veut que le bâton rapporté de son pèlerinage à La Mecque et planté ici par Bahaouddin Nakchbandi se soit transformé en mûrier.

Le mûrier sacré serait né, d'après la légende, de la métamorphose du bâton de pélerin de planté par Bahaouddin Nakchbandi de retour de La Mecque. Photo Claude Vautrin
Le mûrier sacré serait né, d'après la légende, de la métamorphose du bâton de pélerin de planté par Bahaouddin Nakchbandi de retour de La Mecque. Photo Claude Vautrin

Installée sur une plateforme surélevée en marbre, la tombe est accessible au regard du pèlerin. Autour d’elle s’organisent des cours, des bassins, des mosquées, des aïvans ouverts sur l’extérieur, aux plafonds finement décorés. Ici méditation et atmosphère chaleureuse vont de pair. L’intériorité, la sobriété, la discrétion, caractéristiques fondamentales de la Naqshbandiyya, n’excluent en rien le rapport à l’autre. Le voyage dans la nécropole, édifiée par la main de l’homme, est en cela instructif et utile pour mieux saisir les vertus de la devise du maître soufi « Le cœur à Dieu, les mains au travail ».

« Une main tend, l’autre donne »

La balade se poursuit donc à Boukhara où s’expriment, à l’ombre des madrassas, mosquées et minarets de la légendaire Route de la Soie, des talents nourris de cette spiritualité tout en sobriété et exprimée dans les gestes ordinaires de la vie. Pas si ordinaires au demeurant ! Réputé dans le monde entier, le maître miniaturiste Toshev Davlat accueille, le regard lumineux, dans son atelier galerie de la vieille Boukhara, « centre de la gnose » : « Une main tend, l’autre donne. Si tu veux voir comment passe ta vie, regarde comment coule l’eau de la rivière ».

Chez le maître miniaturiste Toshev Davlat. « Les traditions anciennes se transmettent de main en main, de cœur à cœur ». Photo Claude Vautrin
Chez le maître miniaturiste Toshev Davlat. « Les traditions anciennes se transmettent de main en main, de cœur à cœur ». Photo Claude Vautrin

La famille, la sagesse, le soufisme inspirent l’artiste philosophe, en des « messages profonds, qui cultivent l’idée de l’éternité, où chaque détail de l’œuvre a de l’importance, en une quête permanente de ce qui sera ». Chaque ligne tracée sur le papier de soie prolonge ici une histoire séculaire. « Les traditions anciennes se transmettent de main en main, de cœur à cœur ». La rencontre est éclairante, apaisante, porteuse d’espérance, la main droite tournée vers le ciel et la gauche vers la terre.

Les Sept saints de Boukhara

Intégrant le complexe majeur de Bahaouddin Naqshband, la région qui « prospéra dans la culture de la spiritualité », abrite en fait sept sanctuaires, liés aux « Sept Saints de Boukhara », ou Sept Pirs, tous grands maîtres spirituels soufis, constitutifs d’un itinéraire de pèlerinage, créant ainsi une sorte de « géographie spirituelle » autour de la cité. Des khanqahs y accueillent toujours des soufistes ou des derviches en errance, des monuments dévoilent leurs empreintes passées. Pour mieux mesurer la réalité d’une institution soufie de jadis, un détour par la khanqah de Faizabad (XVIe siècle) s’impose à environ un kilomètre au nord-est de Chor Minor, les « quatre minarets », une ancienne madrassa, harmonieuse dans son architecture, abritant les livres d’un vieux sage.

La madrassa Nodir-Devan Beghi, avec ces cellules aménagées autour d’une cour, , illustration d'un soufisme jadis parfaitement intégré dans la ville. Photo Claude Vautrin
La madrassa Nodir-Devan Beghi, avec ces cellules aménagées autour d’une cour, , illustration d'un soufisme jadis parfaitement intégré dans la ville. Photo Claude Vautrin

Au centre de Boukhara, dans l’ensemble de Liabi Khaouz, la madrassa Nodir-Devan Beghi, avec ces cellules aménagées autour d’une cour, est, elle, intéressante pour imaginer un soufisme parfaitement intégré dans la ville. Enfin la nécropole de Chor-Bark, un ensemble architectural funéraire, située à environ cinq kms de la ville historique, près du village de Sumitan, était liée aux Juybari. Aux XVIe et XVIIe siècle, cette lignée puissante, attachée à la tradition naqshbandiyya, fit aussi du soufisme une force religieuse, politique et sociale majeure de Boukhara. On ne se refait pas !

Fil de soie et d’or chez le maître brodeur

Valeur profondément présente dans le soufisme, vertu spirituelle, forcément créatrice, la bienveillance transparaît au fil de la découverte dans une rencontre, un échange, le partage d’un savoir-faire. Retour dans la vielle Boukhara et ses joyaux architecturaux qu’on délaisse parfois pour pousser la porte d’un atelier. Suzani, du persan Suzan, l’aiguille, est l’antre du maître brodeur Toshev Rakhmon. Le fil est de soie ou d’or, les teintures aux pigments naturels. Deux ans sont parfois nécessaires pour finaliser l’ouvrage extrêmement minutieux.

Dans l'atelier galerie du maître brodeur Rakhimjon Toshev. Photo Claude Vautrin
Dans l'atelier galerie du maître brodeur Rakhimjon Toshev. Photo Claude Vautrin

Des dessins à main levée l’ont initié, sur une toile de coton ou de coton de soie. Puis les doigts du maître et ses aiguilles ont agi. Cette année des oiseaux prennent vie dans un décor floral de toute beauté. A quelques mètres, une famille lyonnaise, les Ailleret, termine son séjour, en s’essayant à la discipline, sous l’œil éclairé et complice du maître. En cette après-midi caniculaire, l’expérience de « se familiariser avec la broderie au fil de soie » est à la fois rafraichissante et unique. Du bon temps créatif, chacun repartant pour la France avec son propre ouvrage.

Chez le photographe Behzod Boltaëv

Plus tard, dans la maison familiale historique, un ancien caravansérail, Behzod Boltaïev, photographe reconnu et gardien d’une tradition plurimillénaire, ouvre avec le même élan fraternel la porte de la Bukhara Photo Gallery. Fils de Shavkat Boltaëv, photojournaliste ouzbek de renom qui a consacré l’essentiel de son travail mémoriel à Boukhara, notamment sur la communauté juive, ou encore sur les Roms d’ Asie centrale, Behzod cultive la même vision humaine, avec un regard sans doute plus spontané, plus ludique, en mouvement. Une belle rencontre au demeurant pour qui se passionne pour l’art de la photographie et le pouvoir de la transmission.

La forteresse d'Ark. Boukhara. Photo Claude Vautrin
La forteresse d'Ark. Boukhara. Photo Claude Vautrin

Dans ce registre, le maître céramiste Abdullo Narzullaev et son atelier-musée à Gidjuvan, à environ 45 kms de Boukhara, ont toute leur place. Le lieu est agréable, la visite instructive sur la fine et riche expérience ouzbèke en la matière. En témoigne le millier de pièces présentées : « à chaque région, ses couleurs, ses formes et ses motifs géométriques ou végétaux». Chez les Narzullaev, les talents ne manquent pas, et la huitième génération se prépare pour demain. Témoin, Farzona, 8 ans, la petite-fille d’Abdullo, s’essayant à la broderie au crochet, sous l’œil complice de son grand-père.

« Le piédestal du Très-Haut »

Ces belles rencontres en tête, qui se lasserait alors de se laisser séduire par l’animation de coupoles marchandes, le décor d’une résidence d’été d’émir, la magnificence du complexe Po i Kalon, « le piédestal du Très-haut», avec ses Minaret (XIe siècle), madrassa Mir-i-Arab et mosquée, ou la simplicité apparente du mausolée Ismael Sammani, seul témoignage bâti (vers l’an 900) de l’ère des Samanides.

La mosquée Bolo Hauz. Boukhara. Photo Claude Vautrin
La mosquée Bolo Hauz. Boukhara. Photo Claude Vautrin

Le chemin fait halte devant la Mosquée Bolo Hauz, et la source de Job, s’insinue entre les étals du marché, puis traverse la forteresse d’Ark, avant de se perdre dans les ruelles aux vielles maisons d’adobe, riches en secrets, et de se poser devant la mosquée de la lune, édifiée sur le site d’un ancien temple zoroastrien, pour finalement dialoguer avec Nasr Eddin Hodja, statufié sur son âne, face à Nodir-Devan Beghi chère jadis aux soufis. J’entends alors la figure légendaire de cette région du monde, à la fois sage et bouffon, me souffler : « L’étranger n’est pas seulement celui qui vient d’ailleurs ; il est celui qui nous oblige à regarder autrement. »

Coup de cœur

A Ashraf dans les Monts Nourata

A Ashraf, village des Monts Nourata, Feruza prépare le Plov traditionnel. Photo Claude Vautrin
A Ashraf, village des Monts Nourata, Feruza prépare le Plov traditionnel. Photo Claude Vautrin

Près de 300 kilomètres, environ 5 heures de route, séparent Boukhara d’Ashraf, un petit village lové sur les flancs encore verts des montagnes rocheuses de Nourata. Durant ce long et chaotique trajet traversant le désert de Kyzyl-Koum, la steppe s’anime parfois des divagations de troupeaux ovins, au pelage noir. Au nord de Navoï, le paysage laisse apparaître les excroissances bétonnées d’une mine d’or. Quand pointe à l’horizon la ligne bleutée de l’immense lac artificiel Aydarkoul, le but est proche, pour une évasion au cœur d’un petit paradis de nature préservée, sous une frondaison bienvenue et au son d’un ruisseau rafraîchissant. Une maison traditionnelle attend le voyageur. Toute une famille en fait, parlant tadjik. L’accueil est simple. Déjà se prépare en commun le plov, le plat traditionnel ouzbek, inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco, et fleurant bon ici le réel, la nature, la convivialité. La nuit sera douce, l’évasion paisible à mille mètres d’altitude. Ici le tourisme est solidaire, un âne isolé a pour nom Don Quichotte, les roches et les végétaux s’entremêlent, des pétroglyphes réveillent une lointaine histoire de plusieurs millénaires, les panoramas sur les steppes et le lac Aydarkoul sont spectaculaires.