Loin des sites mythiques de la Route de la soie, Khiva, la cité-oasis, rayonne de mille feux

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Le nom de Khiva viendrait de l’exclamation Kheyvak, « Oh que c’est formidable ! » lancée par les marchands de la route de la soie faisant étape, quand ils se désaltéraient de l’eau du puits creusé, selon la légende, par Sem, l’un des fils de Noé. Dans cette oasis de l’Ouest de l’Ouzbékistan, au sud du grand fleuve Amou-Daria, l’homme a su édifier un patrimoine d’exception.

Des pierres de Perse pour daller les cours des palais, des symboles zoroastriens incrustés sur les colonnes, des minarets tutoyant le ciel, des mosquées et madrassas, considérées comme des chefs d’œuvre de l’architecture islamique d’Asie centrale, de la soie pour se vêtir, hiver comme été : à l’ouest de l’Ouzbékistan, Khiva mérite sans faillir son inscription en 1990 au patrimoine mondial de l’Unesco.

Itchan Kala, la ville fortifiée de Khiva. Photo Claude Vautrin
Itchan Kala, la ville fortifiée de Khiva. Photo Claude Vautrin

Pour découvrir les cités ouzbèques de la Route de la Soie, vous souhaitez une entrée en matière sans pareille ! Alors direction Khiva, la région de Khorezm, à l’ouest du pays. Les déserts du Kyzylkoum (sable rouge) et du Karakoum (sable noir) l’encerclent, l’oasis est généreuse, l’histoire plus que bimillénaire, l’architecture de toute beauté incluant une cité médiévale fortifiée d’exception. Pour peu que votre séjour coïncide avec le Festival international du melon, une spécialité qui fait le renom de la région, et l’histoire se parera de tout ce qu’un peuple peut offrir de meilleur : la convivialité, l’esprit festif, la musique et la danse, les saveurs de sa cuisine, les couleurs de ses traditions.

Balade de finde journée au pied des remparts de Khiva. Photo Claude Vautrin
Balade de finde journée au pied des remparts de Khiva. Photo Claude Vautrin

La profusion des monuments dans Itchan Kala, le centre fortifié aux remparts datant des Ve et VIe siècle, où vous pouvez loger dans des hôtels idéalement placés et parfaitement intégrés, pourrait lasser. Il n’est est rien. Car ce musée à ciel ouvert et ses plus de cinquante monuments et 250 maisons traditionnelles en adobe, vous offre une infinité de passages, recoins, ruelles, places ou terrasses animées qui sont autant d’invites à plonger dans le passé et à mesurer la richesse patrimoniale de cette cité hors norme et toujours bien vivante.

Les 213 piliers de bois de la Mosqué Juma

Chaque porche, chaque porte de bois sculpté est une invite à la découverte. Ici la cour d‘une ancienne madrassa (médersa), ou école coranique, atténue la rumeur de la cité mêlant, le soir venu, en de lents déplacements quelques touristes étrangers à une foule locale et familiale, mouvante et colorée, toujours souriante. Là une mosquée, dite du vendredi (Juma), pouvait accueillir 5000 hommes en prière entre ses 213 piliers en bois de noyer, d’orme, de platane et de mûrier. En ce clair-obscur hautement spirituel, l’émotion n’est pas loin.

La mosquée Juma, dite du vendred, pouvait accueillir 5000 hommes en prière entre ses 213 piliers en bois de noyer, d’orme, de platane et de mûrier. Photo Claude Vautrin
La mosquée Juma, dite du vendred, pouvait accueillir 5000 hommes en prière entre ses 213 piliers en bois de noyer, d’orme, de platane et de mûrier. Photo Claude Vautrin

Il faut aussi franchir l’enceinte d’anciens palais. Kunya-Ark, d’abord, la « vieille citadelle », ville dans la ville, véritable lieu du pouvoir des Khans de Khiva. La balade permet de mieux en saisir les arcanes, en tout cas les imaginer : salles d’audience et de réception, harem, prison… A noter un iwan remarquable, ces espaces de l’architecture musulmane ouverts sur l’extérieur et au plafond richement décoré, présents en Iran, en Asie centrale et au Moyen-Orient.

Le palais de pierre et son harem

Construit de 1830 à 1841, sous le règne d'Allakuli-khan, le Tach Khaouli, le palais de pierre, abrite, quant à lui, un nombre incalculable de pièces réparties autour de trois cours où il ne faisait pas toujours bon vivre. Notons celles de la salle d’audience, de la cour de justice, et du harem, magistrale et dominée par cinq iwans, quatre destinés à chacune des femmes légitimes du Khan, la cinquième à ce dernier. Mieux valait ne pas se perdre dans ce dédale, car la sanction pouvait être immédiate et fatale !  Le Kahn, semble-t-il, ne faisait pas que trancher les litiges. Rassurons-nous, la découverte révèle aussi la finesse du souverain, côté décorations, comme en témoignent les sculptures sur bois, plafonds peints, panneaux de céramique et autres portes ouvragées.

Construit de 1830 à 1841, sous le règne d'Allakuli-khan, le Tach Khaouli, le palais de pierre, abrite, quant à lui, un nombre incalculable de pièces réparties autour de trois cours. Photo Claude Vautrin
Construit de 1830 à 1841, sous le règne d'Allakuli-khan, le Tach Khaouli, le palais de pierre, abrite, quant à lui, un nombre incalculable de pièces réparties autour de trois cours. Photo Claude Vautrin

Khiva n’a jamais manqué d’attirer dans ses murs des artisans et des artistes de qualité, parfois venus de très loin, tels d’habiles Mennonites d’origine allemande, exilés d’abord en Russie pour finalement fuir la conscription tsariste, et s’établir ici en 1882. Leur savoir-faire en ébénisterie, en agriculture ont joué en leur faveur. N’ont-ils pas contribué aussi à la modernisations des services postaux, du télégraphe et à l’introduction de l’électricité ? Plutôt précieux quand un émir ou un kahn entend vivre avec son temps !

Minarets, coupoles et autres joyaux

Impossible à Khiva de ne pas prendre de la hauteur. Les coupoles, minarets, pishtaks, ces grande façades rectangulaires en saillie formant une arche monumentale et encadrant l’entrée des madrassas, appellent le regard. Les audaces architecturales d’hier encouragent le mouvement. Le minaret dominant de 44 mètres de hauteur le complexe d’Islam Khodja, sa médersa et sa mosquée, arbore de magnifiques céramiques bleues et blanches alternant avec des briques ocres.

Le minaret d'Islam Khodja domine la cité de ses 44 mètres de hauteur. Photo Claude Vautrin
Le minaret d'Islam Khodja domine la cité de ses 44 mètres de hauteur. Photo Claude Vautrin

Un autre minaret, le Kalta Minor, nourrissait de plus hautes ambitions encore, mais est resté inachevé à la mort en 1855 de Mohammed Amin Khan, son constructeur. Il n’en rayonne pas moins de ses briques vernissées et de faïences aux tonalités bleues et vertes dominantes. De toute beauté. Parmi les autres lieux dignes d’intérêt, citons encore la médersa de Moukhammad Amin-khan (1845-1855), aux cinq coupoles et tours angulaires, la plus grande médersa à Khiva, qui fut aussi l’une des plus importantes en Asie Centrale ; les portes de la vieille ville ; le complexe de bain Anusha Kahn ; les remparts…

Vues panoramiques et plaisirs culinaires

Prendre de la hauteur, tout en restant en communion avec les sentiments d’un peuple, c’est aussi se poser, au crépuscule, sur la terrasse du Tapas, un restaurant traditionnel localisé à deux pas du minaret de Kalta Minor, et du Mausolée Sayid Allaudin (1303), « le monument le plus ancien encore debout de la ville de Khiva ». Rien à voir avec les amuse-gueules espagnols. La cuisine traditionnelle régionale y est de qualité : un plat mêlant riz, purée douce, oignons et viande tendre et de superbes baklavas ouzbeks garnies de noix et de miel !  Cerise sur la gâteau, jouant du dutar, un musicien traditionnel chante des complaintes, accompagné de son fils à la percussion. Au grand plaisir d’une bande de cinquantenaires en verve partageant volontiers avec l’étranger une bouteille de Vodka, dénommée - ils y tiennent - New Uzbekistan. On peut se référer à la tradition et aimer appréhender le futur !

Autre lieu, autre position stratégique pour qui veut s’offrir un coucher de soleil sur Itchan Kala et bénéficier d’un excellent dîner. Les lumières s’allument sur la ville. Le rooftop de l’Ayvon Restaurant remplit parfaitement son office. Comme son chef : langue de bœuf aux champignons, bœuf émincé » avec poivrons, oignons et épices légers, poulet sauce Teriyaki ou Kebab sauce crème. Les palais s’en donnent à cœur joie dans la nuit naissante, le dessert - un cheesecake maison - donnant « l’impression de manger un nuage ». De quoi sans doute atténuer le regret de leur absence dans le ciel du jour !

A l'extérieur de la ville fortifiée, le palais Nouroulla Bay. Photo Claude Vautrin
A l'extérieur de la ville fortifiée, le palais Nouroulla Bay. Photo Claude Vautrin

Le palais du Kahn poète

S’aventurer hors de l’enceinte fortifiée ne s’apparente pas à une folle aventure. Bien au contraire. A deux pas, un « petit » joyau vous ouvre les bras : le palais Nurullabay, ses quatre cours et vastes jardins, son harem. Résidence d’été de Muhammad Rahimkhan II (1864-1910), connu aussi comme poète sous le nom de Feruz, il doit son nom à un riche marchand qui accepta de vendre le site au khan de Khiva, à la condition que son propre nom perdure. Chose dite, chose faite. La balade donne une idée du quotidien des derniers souverains de la dynastie ouzbèque. Pas toujours rose, à en juger au magnifique trône où fut assassiné Isfandiyar Khan, l’ultime descendant ! Une certitude, la fin du khanat de Khiva fut à l’évidence sous influence décorative russo-européenne.

Les melons à la fête

Dernière invite et non des moindres : quand la chance vous sourit au pied des palais et caravansérails d'Itchan Kala, n’hésitez à vous plonger sans retenue dans les festivités populaires de l’étonnant festival dédié au melon qui réjouit chaque année en août petits et grands.

Un festival international du melon a lieu chaque été, en août, à Khiva. Convivial et festif. Photo Claude Vautrin
Un festival international du melon a lieu chaque été, en août, à Khiva. Convivial et festif. Photo Claude Vautrin

On danse, chante et boit trois jours durant au nom des cucurbitacées de la région dont la réputation en goûts, saveurs et couleurs n’est plus à faire. C’est festif, distrayant, convivial en diable. Les familles en goguette aiment se faire photographier aux côtés des rares touristes étrangers. Les sourires, rires et gestes de sympathie sont de partout. Ici le TGV ouzbek est carrossé de melons, là des minarets fleurent bon le qovum (melon) local volontiers parfumé. Des pastèques sont aussi de la fête. Un vrai régal de découverte culinaire, culturelle et fraternelle.

Coup de cœur

Mausolée de Pakhlavan Mahmud, "fils de l'instant"

Le mausolée Pakhlavan Mahmud: un des monuments-phares de Khiva. Photo Claude Vautrin
Le mausolée Pakhlavan Mahmud: un des monuments-phares de Khiva. Photo Claude Vautrin

Lutteur de renom, poète de talent, soufi et philosophe, de son métier maître-traiteur de peaux, Pakhlavan Mahmud (1247-1326) a fasciné les rois comme le peuple. D’ici et d’autres mondes. Victorieux de tous ses combats, le lutteur adulé en perdit un seul pour sauver son adversaire condamné à mourir en cas de défaite. Tel n’est pas l’unique fait glorieux à mettre à son actif. Respecté bien-au-delà de l’Asie centrale, le héros de Khiva repose depuis 1701 dans un mausolée construit sur sa tombe. De tous les monuments d’Itchan Kala, le dôme turquoise éclatant se révèle une invite intime. Dès l’entrée dans la cour intérieure, arborée, silencieuse et fraîche, en marge des rumeurs de la cité, une paix vous enveloppe. Un puits à l’eau bénéfique « depuis le 15e siècle » concentre ici des demande de fertilité ou de descendance, de santé, voire de bonheur. A coup sûr une énergie positive circule. Pénétrer dans l’enceinte de l’espace sacré, riche de la salle tombale du lutteur, d’une salle de prières et des tombeaux de quatre khans, ce qui en fait un mausolée royal, s’avère une expérience, sachant que le complexe mémorial comprend aussi une khanaka soufie, devenue lieu de pèlerinage, de mémoire et de patrimoine. « Ici je me sens fils de l’instant ! »