Il est des lieux qui ne se livrent pas d’emblée, même si la marée humaine qui déferle sur l’embarcadère les jours d’été pourraient le laisser penser. Il faut s’approcher de Porquerolles, de préférence hors saison, avec patience, par la navette qui part de la presqu'île de Giens. La traversée est courte, une quinzaine de minutes, mais déjà dépaysante lorsque le bateau quitte le continent pour entrer dans un autre tempo. Au départ de la Tour Fondue, le vent salin, le clapotis de l’eau et la silhouette de l’île posée au loin donnent un avant-goût du voyage.
Porquerolles, le joyau de Provence dans l’écrin de la Méditerranée
Porquerolles, pépite des Îles d’Or en face du littoral varois, a su garder un charme secret. Ce bout de terre aux eaux cristallines, à quelques encablures de Hyères, fleure bon les parfums de Provence et conjugue nature, culture et paysages de rêve.

Le bateau dépose les visiteurs dans le petit port aux façades pastel, aux volets vieillis par le soleil et aux terrasses qui semblent avoir été dessinées pour ralentir le temps. Le village frémit au rythme des arrivées, mais l’île peut rester secrète si l’on ne prend pas le temps de s’éloigner du quai, de se perdre dans les ruelles. Au village, la place d’Armes s’anime à la tombée du jour, après le départ de la dernière navette. Les boulistes investissent l’espace, les terrasses se remplissent, et l’île retrouve une atmosphère presque cinématographique aux accents pagnolesques.
Une île à apprivoiser sans voiture
Porquerolles a ses exigences, à commencer par celle d’une découverte à pied, à vélo, en voiturette électrique car l’automobile n’a pas droit de cité. Cette absence apaisante change tout. En s’éloignant du village, les murmures des conversations s’effacent, les odeurs de pinède s’imposent, et la Méditerranée s’invite dans le décor offrant quelques cartes postales ici et là, entre les arbres et les vignes. On retrouve la lenteur des îles, le froissement du vent dans les pins d’Alep, la poussière blonde des chemins sablonneux, la lumière qui filtre entre les eucalyptus. Le voyage devient sensuel, presque méditatif. Chaque détour de sentier récompense l’effort d’y être venu.
L’île se déplie alors en plusieurs paysages. À l’est, le cap des Mèdes s’avance dans la mer avec ses lignes brutes, ses falaises et ses vues ouvertes sur l’horizon. À l’ouest, la presqu’île du Langoustier offre un visage plus sauvage, plus silencieux, presque confidentiel. Au nord, le village s’organise autour de sa place ombragée et de ses ruelles discrètes, tandis qu’au sud, les calanques et le phare dessinent une géographie plus minérale, dans laquelle émergent des criques et des plages à l’abri du monde.
Sur les hauteurs, le fort Sainte-Agathe veille sur l’île et sur la rade, rappelant qu’avant d’être un refuge hédoniste, Porquerolles a été un point stratégique pour surveiller d’autres envahisseurs. Plus discret encore, le fort de Repentance, reconverti en monastère, ajoute à cette géographie une dimension presque contemplative.

La magie de la Villa Carmignac
Au milieu de ce paysage méditerranéen, non loin du port quand on pénètre dans la pinède, la Villa Carmignac se devine derrière son grand portail qui ne s’ouvre aux visiteurs que sur réservation. Elle ne propose pas seulement un lieu d’exposition, mais une expérience totale, presque scénographique. On y entre avec une sensation d’étrangeté délicieuse, comme si l’on franchissait le seuil d’un monde parallèle, protégé par l’inquiétant Alycastre, monstre marin réinterprété par le sculpteur Barceló. L’intérieur prolonge ce sentiment d’ailleurs. Marcher pieds nus dans la villa, longer le plafond d’eau, traverser les salles baignées de lumière, vivre l’art debout ou allongé, comme une immersion autant physique qu’intellectuelle. À travers la collection permanente, on y croise Basquiat, Klein, Wharol, Calder, Lichtenstein…
Les expositions temporaires renforcent cette impression de visite unique, modulable selon les saisons. L’atmosphère presque minérale du site est inspirée de divers continents. Certains soirs d’été, on peut même rester pour une projection en plein air ou une promenade nocturne au jardin des sculptures, à condition de dormir dans l’île.
Les plages aux accents des Caraïbes
Porquerolles est aussi réputée pour ses plages qui ressemblent à s’y méprendre à des cartes postales des Antilles ou des Seychelles avec leurs eaux transparentes entre turquoise et émeraude. Elles deviennent une récompense bien méritée après la traversée des paysages aux senteurs sèches. La plus célèbre demeure celle de Notre-Dame, classée parmi les plus belles plages d’Europe, avec son anse de sable blond bordée d’une eau d’une limpidité presque irréelle.
Plus accessible et souvent plus animée, la plage d’Argent et sa baie lumineuse en eaux peu profondes a l’avantage d’être bien abritée du mistral. Celle de La Courtade, bordée d’eucalyptus, est la plus grande. Ceux qui cherchent davantage de solitude s’orientent vers le Langoustier. Le site plus sauvage, enveloppé de végétation près du fort du XVème siècle, donne cette sensation de s’offrir une version plus confidentielle de la Méditerranée.

L’île à l’eau
Pour ceux qui préfèrent admirer l’île depuis la mer, Porquerolles se découvre également en catamaran, kayak, paddle, palmes-tuba, ou en plongée après demande d’autorisation (formulaire en ligne auprès du Parc). La pêche est limitée et réglementée (notamment pour les oursins, mérou, corb…), et même totalement interdite sur certains secteurs mieux vaut se renseigner avant. Les fonds marins prolongent la beauté de surface dans des eaux d’une grande clarté. L’occasion d’admirer poulpes, poissons lions, anémones de mer, dorades royales, éponges colorées…Les épaves du Donator ou du Grec comptent parmi les expériences les plus fascinantes pour les plongeurs.
Célébrités résidentes ou de passage
Porquerolles est aussi une île d’histoires. François-Joseph Fournier, fortune faite au Mexique, l’offrit à son épouse en 1912, contribuant à façonner une partie de son destin. Elle a servi de cadre pour le film de Jean-Luc Godard en 1965 avec Jean-Paul Belmondo et Anna Karina; elle a inspiré les peintres Jean-Francis Auburtin, Albert Marquet, Henri-Edmond Cross, les écrivains André Gide, Frédéric Mistral…Georges Simenon y a acheté une petite maison avec sa femme Tigy dans les années 20, y invitant souvent l’inspecteur G7 et le commissaire Maigret; il la léguera à son fils Marc, marié à l’actrice Mylène Demongeot.
Cet héritage nourrit encore son aura : Porquerolles n’est pas seulement belle, elle a quelque chose de romanesque. Aujourd’hui protégée par le Parc national de Port-Cros, l’île demeure un territoire fragile, soigneusement préservé. Son plus grand privilège est d’avoir instillé la sensation d’être une destination rare, presque confidentielle, malgré les nombreux visiteurs qui déferlent dans l’île.
Coup de cœur
La Courtade, l’île en bouteille
Au cœur de l’île, La Courtade déroule ses rangs de ceps entre plaine et coteaux, dans un paysage presque sauvage.

L’histoire du domaine est intimement liée à celle de Porquerolles. En 1983, Henri Vidal défriche la plaine de La Courtade, transforme une ancienne ferme en maison et en cave et plante 38 hectares de vignes. La vigne, sur l’île, n’est pas seulement une affaire de vin : elle participe aussi à la protection du territoire et peut servir de pare-feux, plusieurs incendies ayant ravagé l'île à la fin du XIXe-début du XXe. Edouard Carmignac découvre le lieu à l’occasion du mariage de la fille d'Henri, Françoise Vidal, avec le comédien Jean Rochefort, à la fin des années 80, et tombe amoureux du lieu. Il reprendra le domaine en 2014 avec une ambition qui dépasse largement la production de vin : faire dialoguer nature, art, patrimoine et excellence viticole. Il confie dès 2015 les rênes de La Courtade à Florent Audibert, œnologue, fils et petit-fils de vignerons, qui va accompagner la nouvelle vie du domaine, certifié biologique depuis 1997. On peut découvrir le vignoble à vélo, suivre différentes visites des chais, goûter les cuvées dans les trois couleurs, partir pour une balade œno-sensorielle, s’offrir un pique-nique dans le paysage ou déjeuner à l’ombre des pins au Poisson Ivre. « Depuis 2023, les vins du Domaine ainsi que les visites œnotouristiques sont labellisés Esprit Parc National », précise le directeur du domaine. « C'est une reconnaissance forte qui distingue les acteurs locaux engagés dans des démarches éco-responsables, en lien étroit avec les valeurs et les actions du Parc national de Port-Cros ». Florent Audibert reconnait volontiers que « la situation géographique de La Courtade implique beaucoup de contraintes et d'organisation, de par l'aspect insulaire, mais le terroir de l'île est fantastique car la mer permet de garder toujours de la fraîcheur. Avoir un cadre aussi attractif est une chance. Mais ce que je préfère, c'est me retrouver seul dans la plaine entre les vacances de la Toussaint et celles de printemps, quand la nature se fait plus sauvage et préservée, loin de la saturation touristique des beaux jours ». Et d'avouer également se réjouir du départ de la dernière navette en plein été « quand l'effervescence retombe, que l'on retrouve d'autres odeurs en fin de soirée et malgré les sangliers qui nous mènent la vie dure ».
Domaine de la Courtade Chemin Notre Dame
04 94 58 31 44 - lacourtade.com
Porquerolles, le joyau de Provence dans l’écrin de la Méditerranée

1-Traversée-au-départ-de-la-Tour-fondue ©F.Hermine 
2-Port-de-Porquerolles-©F.Hermine- 
3-Village-de-Porquerolles-©F.Hermine 
4. Pinède ©F.Hermine 
5-Plage-de-la-Courtade-©F.Hermine 
6-Plage-Notre-Dame ©F.Hermine 
7-Biodiversité-des-vignes-et-des-forêts au Domaine de l'Île©F.Hermine 
8-Vignes-pins-d-Alep-pins-maritimes-et-chênes-verts ©F.Hermine 
9-Vue-des-vignes-de-la-Courtade F.Hermine 
10-Florent-Audibert-vignes-la-Courtade ©F.Hermine 
11. Les deux vignobles de l'île sont en bio ©F.Hermine 
12-l-alycastre-monstre-marin-de-la-Villa-Carmignac ©F.Hermine- 
13-Poissons-volants-de-Bruce-Nauman-Villa-Carmignac ©F.Hermine 
14-Expositions permanentes et temporaires à la Villa-Carmignac ©F.Hermine
Un reportage de Frédérique Hermine