Loin des sentiers battus qui attirent et concentrent les touristes à Cuzco, et au Machu Picchu, au point de susciter la colère des communautés locales, le Pérou offre bien d’autres escapades dignes d’intérêts patrimonial, culturel et naturel. Le nord-ouest du pays, sur la côte Pacifique notamment, méritent ainsi le détour, en des haltes instructives. Direction Trujillo et la vallée du fleuve Moche, pour une remontée vers le nord et les berceaux des civilisations pré-incaïques que furent les Moche, puis les Lambayeque à partir de l’an 700, enfin les Chimu, qui connurent leur apogée au XVe siècle, avant que les Incas expansionnistes ne les assimilent. Plaisirs de la découverte garantis !
Plongée dans les royaumes pré-incaïques sur la côte nord péruvienne
Au nord du Pérou, la côte Pacifique abrite quelques belles pépites archéologiques encore trop méconnues. Plongée en des temps pré-incaïques sur des sites étonnants, valorisés par des musées de qualité. Ce qui n’interdit en rien de bénéficier des attraits de bourgades "coloniales" et balnéaires de charme.

Troisième ville du pays, Trujillo, la bien nommée « ville du printemps éternel », vaut pour son architecture coloniale, la cité balnéaire voisine de Huanchaco et surtout la proximité de sites archéologiques pré-incaïques aussi précieux qu’étonnants.
Emblématique de la culture Chimu, qui porta l’ultime résistance, Chan Chan, l’ancienne capitale de ce royaume finalement conquis par les Incas en 1470, est connu pour être la plus grande cité en argile (adobe) du continent. Classé par l’UNESCO patrimoine mondial de l’humanité, le site, daté de 850, comprend neuf grands ensembles, seul le palais Nik Ann étant pour l’heure restauré et ouvert à la visite.
Dans le palais de terre de Chan Chan
Après avoir franchi l’unique porte au nord de l’ensemble, protégé par un haut mur d’enceinte, on y découvre une gigantesque place cérémonielle, puis les espaces privés du roi, les dix-sept pièces dédiées à l’administration, un mausolée, la partie funéraire aux 43 tombes, le réservoir d’eau alimenté par un ingénieux système en lien avec la nappe phréatique… Poissons, pélicans, écureuils, vagues stylisées, figures géométriques, la lune : les détails des frises murales situent parfaitement les priorités symboliques des Chimu, en lien avec la nature et la mer. Saisissant de grandeur ! Ne se dit-il pas que Chan Chan, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1986, serait la plus grande cité au monde construite en argile ! Outre Nik Ann, d’autres palais, souffrant des outrages du temps et du phénomène El Niño, attendent, eux aussi, des jours meilleurs. L’actuelle balade n’en est déjà pas moins exceptionnelle et s’avère à coup sûr prometteuse.

La Señora de Cao à Magdalena
A une cinquantaine de kilomètres au nord-ouest de Trujillo, il ne faut en rien rater Magdalena de Cao et le site El Brujo, aux vibrations certaines, de la civilisation Moche. Situé sur la côte Pacifique et la rive droite du fleuve Chicama, ce complexe archéologique, avec ses trois Huacas, les pyramides d’adobe, et son musée, magistralement imaginé, doit sa renommée à la momie de la Señora de Cao (IVème siècle après JC), visible in situ grâce à une reconstitution en 3D de son visage et un habile jeu de miroirs. Sa découverte en 2006, sur ce site cérémoniel et funéraire sacré, entourée d’or, d’objets précieux et de symboles de pouvoir, permit de constater « l’accès de femmes à l’autorité spirituelle et politique chez les Moche », remettant en cause bien des idées sur leur place dans les sociétés des Andes précolombiennes.
Sans rivaliser avec les hauts et bas-reliefs du site, le village voisin de Magdalena de Cao, entouré de champs de canne à sucre, est, lui, l’occasion d’une visite divertissante avec ses fresques contemporaines et ses maisons colorées, non loin des rumeurs de l’Océan. A Trujillo, le Temple de la Lune, face à celui du Soleil, vaut avant tout pour ses peintures murales.

Les tombes royales de Sipan
La balade archéologique se poursuit vers le nord, dans les environs de Chiclayo, la principale ville de la région de Lambayeque, réputée elle aussi pour ses vestiges. Huit siècles avant la domination de l’Empire Inca, la civilisation Moche avait déjà laissé son empreinte créative dans la région. Economique, via le développement de l’agriculture, et artistique. Le Musée des tombes royales de Sipan magnifie ce savoir-faire d’exception à Lambayeque. Un véritable trésor y est exposé de manière très pédagogique, présentant ainsi l’avantage de lever le voile sur le quotidien de la société Moche qui régna ici entre 100 et 700. Ornements en or, argent et turquoise, pectoraux et boucles d'oreille, pièces de céramique de toute beauté : les pièces proviennent de Huaca Rajada, le plus grand complexe funéraire de la culture Moche découvert à ce jour.
Lambayeque et « la vallée des pyramides »
Un autre incontournable, historiquement et culturellement parlant, a pour nom, à une quinzaine de kilomètres de là, « la vallée des pyramides ». Le site archéologique, aux constructions immémoriales, voisine la bourgade de Tucume, la capitale du royaume pré-incaïque de Lambayeque. Héritiers de la culture Moche, les artisans du royaume pré-incaïque de Lambayeque qui régna dans le Nord-Ouest du Pérou du 8ème au 14ème siècle, exprimèrent leur créativité dans des céramiques noires sculptées et polies, le travail du métal, l’or et ses subtils alliages, des textiles donc et d’autres orfèvreries incrustées de coquillages, visibles dans le petit musée de Tucume.

Construites à une trentaine de kilomètres au nord de Chiclayo autour d’une rare montagne naturelle, le Cerro la Raya, surnommé le Purgatoire, ces pyramides de pisé et d’adobe témoignent tout autant de leur habileté architecturale. On en dénombre plusieurs dizaines dont Huaca Larga, la plus imposante, mesurant 700 m de long, 270 de large et 30 de haut. Jadis accessibles par des rampes, aux plateformes superposées, elles étaient décorées de motifs, figurant entre autres des oiseaux. Les pluies rares, mais torrentielles de la région, les ont érodées, ajoutant à la magie des lieux.
Tissus autochtones et « petit cheval de roseau »
Voilà pour les plongées dans l’histoire pré-incaïque, sachant que la région maintient volontiers vivant ce patrimoine d’exception. Témoin, l’atelier de fabrication de tissu autochtone de Susana Bances Zena, à Caserio La Raya. Le coton natif aux capsules colorées, planté jadis par les sujets du roi fondateur Naimlap, pousse toujours alentour. Perpétuant les gestes millénaires, l’artisane en démêle les fibres, les transforme en flocons, avant de filer, ourdir, puis tisser sur un métier de jadis des ouvrages aux symboles ésotériques.

Lors d’un séjour sur la côte dans une de ces charmantes stations balnéaires, on peut surprendre d’autres artisans sensibles au passé. Sur la plage d’Huanchaco, Ucanan, un pêcheur souriant, perpétue un autre de ces savoir-faire ancestraux : la fabrication de caballito de totora, ou « petit cheval de roseau », une pirogue existant au Pérou depuis le début du premier millénaire. N’en trouve-ton pas des représentations sur des céramiques de la culture Moche, antérieure au royaume de Lambayeque dont le roi légendaire aurait débarqué sur ce type d’embarcations. Ucanan ne manque pas d’en faire, non sans fierté, usage, toujours prêt à affronter les vagues, au contact de surfeurs tout aussi avertis. Il se aussi que, sur ces frêles pirogues, les Moche longeaient la côte sur de grandes distances en quête d’un coquillage sacré. A des fins spirituelles ou matérielles, le totora facilitait le quotidien. Ucanan n’oublie pas.
Coup de cœur

Le charme discret de Pacasmayo
Sur le littoral nord du Pacifique, à mi-distance de Chiclayo et de Trujillo - environ 200 kms de l’une et l’autre - une bourgade balnéaire affiche avec sérénité son charme désuet. Son nom ? Pacasmayo. Une balade sur le Malécon Grau, la promenade longeant la plage de sable fin, le long de constructions de bois et de pierre du début du XXe siècle dont les anciennes Douanes, confirme. Comme les parfums s’échappant d’une pâtisserie. Face à l’Océan Pacifique, une terrasse au mobilier d’un autre âge prolonge un édifice en bois daté de 1871, qui fut tour à tour entrepôt d’un entrepreneur en import-export de produits venus du large, temple maçonnique pour finir siège du Club, abritant désormais les débats tout aussi discrets de l’élite locale. La cité fut industrieuse. En témoigne, l’ancienne et longue jetée de bois d’où s’exportaient la canne à sucre et le riz, rejoignant sur pilotis les eaux profondes et leurs cargos. Aujourd’hui l’énergie a pris une autre forme, les vagues magiques et les vents porteurs inspirant volontiers les windsurfeurs et amateurs de surf sailing venus du monde entier. Il ne reste plus qu’à reprendre la route, pour méditer dans « le désert » tout proche de La Libertad, mêlant à ses dunes et ses lagunes naturelles une forêt sèche de caroubiers.
Plongée dans les royaumes pré-incaïques sur la côte nord péruvienne

Palais Nik Ann, Chan Chan 
Palais Nik Ann, Chan Chan 
Palais Nik Ann Chan Chan 
Au Palais Nik Ann à Chan Chan, les priorités symboliques des Chimu 
Palais Nik Ann, Chan Chan 
Magdalena de Cao 
Magdalena de Cao, site archéologique El Brujo 
Magdalena de Cao 
Susana Bances Zena, la tisserande traditionnelle de Tucumé, à Caserio La Raya 
Pacasmayo, le Malécon Grau et son architecture patrimoniale 
Le Temple du Soleil à Trujillo 
El Recreo, Trujillo 
Huanchaco, station balnéaire de Trujillo 
Trujillo, Place d'armes et Cathédrale 
Lambayeque Musée de la tombe royale du seigneur Sipan 
Huanchaco, sur le Caballito de totora
Un reportage de Claude Vautrin