
Imaginez un hôtel-restaurant accroché à flanc de colline, dominant un village d’à peine 500 âmes, entouré de montagnes, et de forêts. Imaginez que ce lieu singulier abrite 45 chambres et suites spacieuses, décorées avec élégance, mêlant papiers peints d’éditeurs, moquette en cachemire, et velours au mur. Imaginez que les miroirs se transforment en écran de télévision, que les luminaires en cocon de soie soient signés Adjao, que le mobilier en bois précieux se marient à du linge de maison raffiné. Imaginez un hôtel pensé comme un refuge. Imaginez que les plus belles suites soient dotées de cheminées art deco et de terrasses fermées avec des bain à remous privatif chauffé. Imaginez que vous sentiez l’énergie de la nature, que le bois murmure des histoires anciennes et que la pierre raconte la force tranquille de la montagne. Imaginez un restaurant étoilé à la lumière presque scénographiée qui propose une cuisine saisonnière, sensible, et audacieuse mettant à l’honneur des produits alsaciens sublimés. Imaginez un spa de 2500 m2 avec une vue panoramique spectaculaire sur la nature, pour se délasser le corps et l’esprit aux sources du bien-être.
N’imaginez plus. Cette invitation à ralentir, à respirer et à vous reconnecter à l'essentiel existe bel et bien. C’est la Cheneaudière, un hôtel restaurant 5 étoiles, niché dans un écrin vert à Colroy-la-Roche en Alsace. Ici on se réveille au chant des oiseaux, l’esprit apaisé, les sens en éveil.
Têtes couronnées et stars du show-biz
Mais cet endroit a d’abord été un simple pré. Un pré à cheneaux (littéralement, à petits chênes) acheté au début des années soixante-dix par Marcel et Arlette François. Lui est alors gérant d’un établissement de cure pour la Police Nationale à Saulxures (Bas-Rhin). Ensemble, ils rêvent d’une maison de famille. Mais c’est finalement un petit hôtel de 10 chambres orienté haut de gamme qu’ils ouvrent en 1974 « pour démarrer une nouvelle vie ». Un pari audacieux dans cette vallée isolée. Si l’époque post soixante-huitarde esquisse un timide retour à la nature, elle effleure encore à peine cette France financièrement à l’aise pour s’offrir des échappées belles dans ce type d’établissement. Mais la chance sourit aux audacieux écrivait Virgile, dans l’Eneide. Une vérité qu’a pu vérifier à loisirs Marcel François.
Son hôtel à peine ouvert, il rencontre le président de l’association des relais et châteaux. Et l’année suivante, la Cheneaudière figure dans le guide. Un coup de pouce inespéré qui fait connaître l’établissement dans le monde entier. Conséquence, des clients américains viennent y séjourner alors que nombre d’habitants à 10 kilomètres à la ronde n’en connaissent pas encore l’existence. Rapidement, la Cheneaudière devient un passage obligé. Têtes couronnées, hommes politiques, stars du show-biz et de la chanson, miss France s’y succèdent à un rythme soutenu assurant au passage quelques anecdotes savoureuses. Ainsi, en 1976, Yvonne de Gaulle vient en villégiature à la Cheneaudière, durant une semaine. Mais à la fin de son séjour, l’ex-première dame a un problème de voiture. Qu’à cela ne tienne, Adrien Decker, le gendre du patron la ramène jusqu’à son domicile de Colombey-les-Deux Eglises, ce qui lui vaut de visiter le bureau du Général, resté dans son jus depuis sa mort, six ans plus tôt !

En 1978, une nouvelle aile est construite avec 18 chambres supplémentaires, puis une piscine avec spa en 1990. Pour l’époque, c’est aussi hardi que courageux. Mais là encore, Marcel François montre qu’il a un temps d’avance. Le spa est une réussite qui dynamise l’hôtel. Ce sera néanmoins son dernier coup de maitre. En 1992, il ouvre un second établissement : l'hostellerie abbaye de La Pommeraie à Sélestat. Mais très vite, l’affaire devient un gouffre financier. Un échec qui précipite la Cheneaudière dans un abysse de difficultés. En 2000, l’hôtel de Sélestat est revendu, mais le mal est fait. Marcel François tombe malade et décide l’année suivante de mettre également en vente la Cheneaudière. Trois ans plus tard, l’établissement se cherche toujours un repreneur. La situation s’est encore un peu plus dégradée.
A ce moment-là, l’un des petits-fils du fondateur, Nicolas Decker n’a que 26 ans. Il a fait des études de mathématiques et travaille comme éducateur dans un collège. « Je ne connaissais rien à l’hôtellerie. Tout juste avais-je été bagagiste à la Cheneaudière pour gagner un peu d’argent de poche, pendant mes études. Mais je voyais l’entreprise allée de mal en pis. Je me suis dit : si tu ne tentes rien pour aider et essayer de la sauver, tu risques de le regretter toute ta vie ».
La commission de sécurité prononce une interdiction d'exploiter
Il intègre donc l’entreprise familiale. Son grand-père décède quelques mois plus tard, précipitant les discussions familiales autour de sa succession. Nicolas Decker tente alors un pari fou : racheter ce paquebot hôtelier criblé de dettes. « J’avais 20 000 euros en poche, mais les banques m’ont suivi » s’étonne-t-il encore. Quelques mois plus tard, alors qu’il commence à peine à prendre conscience de l’immense chantier qui l’attend, c’est le coup de massue. La commission de sécurité venue inspecter les lieux prononce une interdiction d’exploiter. « Il n’y avait rien eu de fait depuis 15 ans. Mon grand-père n’avait pas la réputation d’être un tendre avec la bureaucratie et la réglementation. Dès qu’une commission de sécurité quittait la Cheneaudière, il s'arrangeait pour régler ça à l’amiable » raconte Nicolas Decker.
C’est finalement le maire du village qui lui sauve la mise, en acceptant une réouverture moyennant un étalement des travaux de mise en conformité. L’entreprise n’est pas pour autant sortie d’affaire. Loin s’en faut. Et c’est un véritable coup de poker qui va permettre de relancer la machine. « On s’est investi tête baissée dans la vente de bons cadeaux, au point de devenir le plus gros vendeur français. Ce qui a permis de capter une nouvelle clientèle, mais aussi d’apporter du cash dont nous avions besoin pour lancer de nouveaux travaux » souligne Nicolas Decker qui a aussi beaucoup investi dans l’humain.
Elu meilleur spa d'hôtel d'Europe
Fait rarissime dans l’hôtellerie-restauration à cette époque, il installe dès 2005 une pointeuse pour valoriser la totalité des heures supplémentaires du personnel, « parce que respecter les gens et leur travail n’est pas une option » ajoute-t-il. L’écoute et la bienveillance sont son quotidien et en 2021, il va au bout de ses idées et embauche une responsable de la qualité de vie au travail. Un engagement qui a permis de consolider le lien social, en fidélisant le personnel au-delà des standards.
Mais la plus belle réussite de ces deux décennies passées à la tête de l’entreprise, c’est sans doute la démocratisation du spa. Quand il décide en 2014 de l’ouvrir à la clientèle extérieure, il n’imaginait pas une seule seconde que dix ans plus tard, ce spa multi primé, élu meilleur spa d’hôtel d’Europe parviendrait à accueillir 18 000 clients par an ! La demande est telle qu’il est désormais impératif de réserver, avec des délais d’attente étourdissants : six mois en semaine et jusqu’à un an pour les week-ends. Ce triptyque de la réussite (chèques cadeaux, management bienveillant et spa ouvert aux clients extérieurs) a permis à l’établissement de s’installer dans une autre dimension.
L’hôtel affiche désormais un insolent taux de remplissage de 83% à l’année ! Inutile de préciser que la menace d’un dépôt de bilan s’est grandement éloignée. En 20 ans, le chiffre d’affaires est passé de 2,3 millions à 12,5 millions d’euros et le nombre de salariés à été multiplié par quatre. Ils sont désormais 130 à œuvrer au sein de l’établissement. « C’est le fruit d’une réussite collective » rappelle Nicolas Decker qui estime que la croissance de son établissement passera à l’avenir « par une nouvelle montée en gamme et des produits de plus en plus exclusifs ».
Un pari qui sera également le sien à Colmar, au cœur du quartier historique de la Petite Venise, la où « La Cheneaudière » aura une petite sœur, dès 2027. La villa Cose était a l'origine une maison bourgeoise dans un parc de 47 ares qui a servi d’atelier de plein air au sculpteur de la statue de la Liberté, Auguste Bartholdi. L'endroit est en passe de devenir un hôtel d'exception de 23 chambres et suites. Une manière pour Nicolas Decker d'ouvrir un nouveau chapitre et de préparer l'avenir, car la 4ème génération est déjà sur le devant de la porte, prête à poursuivre l'aventure familiale.


















