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Claude Vautrin

Guyane-Amazonie, des îles du Salut aux rives du Maroni, le bagne dans tous ses états

# Voyage Héritage

# Guyane

Parmi les sensations fortes à vivre en Guyane-Amazonie, entre une nature d’exception et l’aventure spatiale, la mémoire a toute sa place. Les peuples autochtones perpétuent la tradition. Quant à l’ancienne colonie pénale, elle revit via ses vestiges saisissants. Balades entre enfer et paradis.

L'île du Diable, où fut interné plus de quatre ans Alfred Dreyfus, vue depuis l'île Royale

En Guyane-Amazonie, la forêt couvre 96% de ce territoire français revendiquant, non sans attraits naturels et arguments culturels, son enracinement en Amérique du Sud. Les fleuves qui la pénètrent sont puissants, vitaux, animés. Le ciel n’est pas en reste, question majesté, aspirant les fusées du Centre spatial de Kourou qui place la France dans le trio de tête des puissances spatiales mondiales. Voilà déjà de quoi donner corps au slogan volontiers brandi par les Guyanais auprès des visiteurs tentés par cette destination singulière ! Ici Nature/Sciences/Cultures font à l’évidence bon ménage. Nature exubérante sur le plan animal et végétal ; sciences exploratrices et conquérantes ; cultures (au pluriel) sur une terre où se mêlent les nouvelles générations des peuples natifs, des « Noirs marrons », les descendants d’esclaves africains, des bagnards échoués un jour dans les geôles de l’ancienne colonie pénale, des conquérants d’hier, des migrants haïtiens, surinamiens, brésiliens, Hmong... 17 langues sont ainsi reconnues dans la collectivité territoriale de Guyane par le ministère de la Culture. C’est dire la diversité et la richesse de l’âme guyanaise qui n’oublie rien de ses patrimoines hérités de l’Histoire. Le bagne, aussi maudit soit-il, en fait évidemment partie.

Caviar et pain noir

A l’embarcadère pour les Iles du Salut, dans le Vieux-Bourg de Kourou, le ponton des Balourous abrite, entre autres bateaux de plaisance, un voilier au doux nom de Caviar. Le bar Wayana, un jaguar pour emblème, rappelle, lui, les origines amérindiennes des lieux. Les maisons de bois sont colorées. Un urubu à tête jaune survole le ponton des pêcheurs, actifs en ce début de matinée. Caviar ! Pas sûr que le capitaine Dreyfus, le maître de scierie Guillaume Seznec, l’anarchiste Marius Jacob, en partance comme des milliers d’autres bagnards pour les Iles du Salut, où ils allaient manger leur pain noir, aient apprécié le clin d’œil. Leurs préoccupations dans l’archipel-prison, situé à environ quinze kilomètres au large de Kourou, soit une heure de navigation, étaient à l’évidence tout autres. En doublant la Pointe des Roches, sur l’estuaire du fleuve Kourou, la Tour Dreyfus donne déjà le ton sur les découvertes à venir. Cette tour sémaphore n'était-elle pas en lien avec son pendant situé sur l’île Royale, l’une des trois îles du Salut ? Sans doute apporta-t-elle un jour une bonne nouvelle au capitaine déchu, reclus sur l’île du Diable, missive qui valait à l'évidence les meilleurs Beluga du monde. Le Caviar s’en est donc allé. Place à l’Histoire.

La Pointe des Roches, sur l'estuaire du fleuve Kourou: la tour sémaphore Dreyfus en lien avec ll'île Royale.

Triangle, Diable et Salut

La dénomination mouvante de l’archipel mérite en premier lieu des explications qui en disent long sur sa vocation. D’abord nommées Triangle, en raison de la disposition de ses trois îlots, le choix de Salut date de 1765. Voulue par le roi Louis XV et le duc de Choiseul pour peupler la colonie, l’expédition de Kourou tourne au désastre. Manque d’organisation, de nourriture et d’eau potable, épidémie de fièvre jaune et autres maladies tuent par milliers les futurs colons. Des survivants trouvent refuge au large sur ces trois îlets au climat plus favorable, pourtant dits du Diable en raison de forts courants et du choix d’un peuple premier, les Galibi, d’en avoir fait la résidence de l’Iroucan, l’esprit du mal ! L’avenir allait confirmer ce sinistre destin, quand Napoléon III crée par décret le bagne le 27 mars 1852. Les trois îlots volcaniques arborent désormais les noms de Royale, en hommage au roi, de Saint-Joseph, le saint-patron de l’expédition, et du Diable, là où Dreyfus sera détenu, isolé, plus de quatre ans (1895 - 1899).

Les requins, "deuxièmes gardiens" du bagne

L’arrivée sur le débarcadère de l’île Royale dans un Catamaran moteur, digne des croisières tropicales, donne le change. Exit les barges convoyant il y a un quart de siècle les militaires en villégiature sur l’île Saint-Joseph. Palmiers altiers, eaux turquoise, soleil flamboyant, auberge conviviale : le paradis semble avoir gommé l’enfer. Des panneaux ne trompent pas sur l’un des atouts du site : le calme, et la communion avec la nature. Le premier informe sur la biodiversité marine locale : Lamantin, Gros-yeux, Z’appât la vase, Anchois grande aile ont ici leurs aises, comme les tortues, verte ou imbriquée, qui se jouent des vagues. On vient ici désormais pour se faire plaisir, comme en témoignent les cris joyeux des baigneurs en mouvement dans ce qui fut la « piscine des bagnards », un bassin aménagé dans les années 1880 à l’abri de la houle et des requins. A l’approche d’un bâtiment, dénommé la boucherie, faisant face à l’île du Diable, où l’on aperçoit la première cabane-prison de Dreyfus, la leçon de nature vire pourtant à un autre apprentissage. D’ici des agents de l'AP (Administration Pénitentiaire) jetaient la viande pour attirer les requins, "deuxièmes gardiens" du bagne guyanais. Les vestiges d’un transbordeur, construit en 1895, évoquent la nacelle permettant le passage de nourriture, personnel et matériels sur l’île du Diable, dont personne ne pouvait s’échapper. Ambiance !

Capucins espiègles et ara solitaire

L’organisation méthodique du bagne transparaît tout autant dans la montée vers « le plateau », où folâtrent dans une nature exubérante des Capucins brun, petits singes espiègles, et se morfond un Ara solitaire dans les hauteurs d’un manguier géant. Une villa opulente au balcon panoramique en dit long sur le statut et la toute-puissance du directeur, tandis que se profilent déjà les bâtiments de l’administration pénitentiaire, les hôpitaux, église, caserne, entre autres camp des transportés et ses dortoirs collectifs accueillant jusqu’à 200 bagnards ! Il faudra attendre l’enquête « Au Bagne » d’Albert Londres publiée le 8 août 1923 dans Le Petit Parisien pour que les bas flancs collectifs en bois soient remplacés par des hamacs individuels !

Le cimetière des surveillants sur l'île Saint-Jospeh

Le pire est pourtant à venir, quand se découvrent les restes du quartier disciplinaire,  cellules noirs et cellules claires, guillotine remisée aujourd’hui dans les réserves du camp, mais hier prête à être montée à même la cour, obligation, pour les bagnards récalcitrants emprisonnés ici, d’assister à la mise à mort.

Au cimetière des enfants

D’autres échappées sont tout aussi instructives. Ici légèrement en contrebas du phare, un cimetière, et ses 47 tombes datées de 1880 à 1947, dédié quasiment dès l’origine aux enfants des familles de surveillants, rappelle la dureté du quotidien du bagne pour les reclus comme les agents de l’AP.  Proche, une chapelle construite dès 1854, et beaucoup plus tard décorée par Francis Lagrange, un artiste et faussaire bagnard, dont on sut comme d’autres - médecin, télégraphiste, artisan… - utiliser les compétences, fut, en son temps, délaissée par les pionniers Jésuites. Ils jugeaient insupportable que « la correction des mœurs », vocation initiale des lieux, ne se soit métamorphosée en un « projet de punition », souvent extrême. Des sœurs venues de Saint-Paul de Chartres prirent le relais ! 

Sur l'île Saint-Joseph, la végétation reprend ses droits sur le bagne. Ici le dortoir des réclusionnaires.

Sur l’île Saint-Joseph, un autre cimetière, dit des surveillants, réunit à leur côté et pour l’éternité des médecins, prêtres, religieuses. Pour les déportés politiques, la sépulture a pour cadre l’île du Diable ! Signe de temps nouveaux, sur Saint-Joseph, lieu de détention dédié au début aux opposants à Louis Napoléon Bonaparte, la nature reprend le dessus. Une végétation bruissante enveloppe les anciennes cellules à ciel ouvert, si ce n’étaient les barreaux séparant, de leurs zébrures d’acier, les reclus de la voûte céleste, sous l’œil averti des gardiens. Frissons !

A Saint-Laurent du Maroni, dans le camp de la Transportation

Saint-Laurent du Maroni, « par et pour les bagnards »

En fait les forçats, pour la majorité d’entre eux, firent office de main d’œuvre bon marché pour cette Guyane en devenir. Et ce, au sein des différents bagnes comme sur tout le territoire où se répartissent alors plus d’une vingtaine de camps forestiers ou non, et des pénitenciers dont certains flottants. Dès les années 1860, on leur doit l’aménagement du réseau d’eau de Cayenne, le drainage de marécages, la construction de routes, entre autres travaux forcés. A Saint-Jean du Maroni, des bagnards relégués produiront par an deux millions de briques rouges, l’élément incontournable de l’architecture de Saint-Laurent du Maroni. Le quartier dit le « Petit Paris », qui vaut la balade, entend aujourd’hui préserver le patrimoine bâti original d’une cité construite « par et pour les bagnards » et reconnue en 1880 « commune pénitentiaire ». La visite du camp de la Transportation, témoin majeur, est en tout cas éloquente de ce que la république française avait alors imaginé, révélant l’une de ses faces les plus obscures. Pour mémoire, si l’année 1938 marque la suppression officielle des bagnes coloniaux, les derniers bagnards rentrèrent dans l'hexagone en... 1953. Au total la Guyane en compta 67 600 dont 913 femmes recluses au bagne de Mana, et 300 prisonniers politiques. Une mémoire à coup sûr à préserver.

Coup de cœur

Bienvenue chez les natifs

Balaté, village amérindien sur le fleuve Maroni

Les esprits de la forêt sont là, depuis les origines. En Guyane-Amazonie, la tradition des peuples autochtones reste bien vivante. Pour s’en convaincre le hasard de la découverte sur les rives du Maroni vous plonge dans l’atmosphère affable du petit marché de Balaté, abritant une communauté de Lokono (ou Arawak). Sur les étals, des noix de coco, de l’huile de coco, des citrons verts, des tissus colorés… Sur la rive, entourée d’enfants sages, une femme prépare le repas. En 2009, une équipe d’archéologues de l’INRAP a découvert dans ce village des vestiges d’une occupation amérindienne d’importance et de longue date (vases, poteries, urnes funéraires…). Leur présence est reconnue sur la côte caraïbe dès la fin du 6ème millénaire avant notre ère.

Ils sont aujourd’hui entre 13 000 et 14 000 représentant six peuples autochtones sur le territoire guyanais : les Kalina, les Arawak, les Wayana à l'ouest, les Palikuene sur le littoral, les Teko, les Wayampi à l'est. La mémoire du passé, sa transmission sont fortes, les enjeux à la fois vitaux et spirituels. A Kourou, le centre culturel Kalawachi valorise leur patrimoine culturel, en s’appuyant sur les arts et artisanats, l’approche de la nature, la découverte de la pharmacopée traditionnelle et de spécialités culinaires ou encore la pratique d’ateliers artisanaux. La halte est à la fois apaisante et réflexive. Là-bas, pas si loin, au centre spatial, on prépare le pas de tir pour lancer un satellite. Au sommet du carbet, "le ciel de la case", le Maluana, brille des symboles de l'éternité.

Infos pratiques

Contact

Y aller

  • Air Caraïbes. La compagnie antillaise propose des vols directs entre Paris et Cayenne. Compter entre 8 et 9 h de vol, selon les vents. Prix d’appel hors saison aux alentours de 600 euros. Vols quotidiens l'été et pendant les vacances de Noël, ainsi que les vacances de la Toussaint (sauf le samedi). Le reste de l'année, vols les mardi, jeudi, vendredi, et dimanche. Plus de renseignements sur https://biz.aircaraibes.com/user/login?destination=/node/1
  • Pour les voyageurs français, une carte d’identité suffit. En hiver, quand il est midi à Paris, il est 8 h à Cayenne. En été, le décalage passe à 5 heures. La monnaie est l’euro. Quant au climat, comptez 25° à 30° toute l’année.
  • La saison sèche s’étend de début juillet à fin novembre. Vient ensuite le temps des averses jusqu’à fin février, mais la vraie saison des pluies se concentre entre mai et juin. C’est la période qu’il vaut mieux éviter

Visiter

Iles du Salut  

  • Liaisons quotidiennes toute l’année depuis le port de plaisance des Balourous à Kourou en voilier, catamaran moteur ou navette.Promaritime Départ 8h30 (arrivée à Royale vers 9h30). Retour à 16h30. Tél +594 (0) 594 28 42 36
  • Deux circuits de randonnée : l’un de 3kms retrace l’histoire du bagne sur l’île Royale, le second met en avant la biodiversité marine
  • Auberge des îles, Ile Royale, Kourou Tél +594 06 94 24 69 59

Saint-Laurent du Maroni

Kourou

Guyane-Amazonie, des îles du Salut aux rives du Maroni, le bagne dans tous ses états
Un reportage de Claude Vautrin