
Des années-lumière séparent le carnaval rhénan avec ses cavalcades de chars à thème, et la « Fastnacht » (le carnaval alémanique) dans la région du Bade-Wurtemberg. Pourtant ils ont la même origine : les « jours fous » qui précédaient jadis la période de carême débutant, dans la tradition chrétienne, le mercredi des Cendres pour une durée de 40 jours. 40 jours sans avoir le droit de consommer de la viande, des œufs ou du beurre… et sans faire l’amour !
Pour « survivre » à ces restrictions, il fallait bien organiser des fêtes débridées, faire bombance, finir les provisions et, surtout, s’amuser. Au point que, souvent, ces fêtes dégénéraient terriblement et que le autorités ont fini par les interdire. Avant de les autoriser à nouveau sous la pression du peuple.
C’est alors que la bourgeoisie a décidé de donner une touche plus culturelle et civilisée au carnaval, avec des bals aux tenues somptueuses, des défilés historiques égratignant tout de même au passage les autorités. C’était le début de la séparation des traditions carnavalesques entre le nord et le sud de l’Allemagne.
Cette tradition du 19e et 20e siècle a façonné les fêtes dans les hauts bourgs du carnaval rhénan, Mayence et Cologne. On y organise toujours des soirées dans des grandes salles en présence du Prince Carnaval et les fameuses majorettes. Le "lundi des roses", des chars traversent les villes sur des kilomètres en parodiant les politiques et les méfaits des grands de ce monde.
Le carnaval souabe-alémanique par contre, s’inspire de traditions séculaires, de légendes et de symboles du Moyen Âge. Le déguisement est également plus rustique que dans le nord. Les membres des nombreuses guildes portent le même costume et le même masque chaque année. Une tenue strictement réglementée et qui est même transmise dans certaines familles de génération à génération.
Au Pays du Bade-Wurtemberg, et plus particulièrement en Forêt-Noire, les carnavaliers défilent à pied. Et pas n’importe quels carnavaliers : des sorcières, des fous, des hommes sauvages, des gnomes de la forêt, des diables, des animaux féroces, des pleureurs, des balayeurs de l'hiver, etc. Du « Hansel » au « Brüele » en passant par les « Da-Bach-na-Fahrer », les noms sont un peu difficiles à prononcer!
C'est une des particularités de ce carnaval qui est plus sombre, plus sauvage. Les bêtes hantant les bois sombres de la Forêt-Noire descendent dans les vallées pour chasser l'hiver. Il y en a qui font claquer des panses de porc gonflées sur la chaussée, d'autres font siffler des fouets dans l'air. Le bruit de lourdes cloches cousues sur les costumes résonne dans les rues. A l'aide de ciseaux en bois téléscopiques les fous enlèvent chapeaux et bonnets. D'autres aiment "savonner" les spectateurs avec des confettis, leur fourrer de la paille dans le cou ou entraînent les belles filles dans leur sillage.
De nombreux symboles figurent sur les costumes des différents personnages. Dans la ville de Schramberg par exemple, le cadran solaire arrêté sur 23h45 est un clin d'œil au passé horloger de la ville. Mais aussi un rappel : le mercredi des Cendres, on enterre carnaval...
Il y a des centaines de personnages différents, chaque village a les siens. Les associations, les guildes des fous, veillent, à longueur d'année sur le respect des traditions mais aussi au comportement de ses membres. Pas question, par exemple, de se faire remarquer pour ivresse si l'on veut garder le droit d'enfiler son costume. Tout est strictement règlementé dans le respect de la tradition, une des raisons de l’inscription de la Fastnacht souabe-alémanique sur la liste du patrimoine immatériel de l’UNESCO en 2014.

La tradition doit être scrupuleusement respectée. Si les différentes guildes participent aux défilés dans d’autres villes, certains costumes ne doivent jamais quitter leur commune ! Pourquoi? Mystère...
Du"jeudi sale" au "mardi gras", l’effervescence atteint son apogée avec de nombreux défilés, rassemblements et bals.Mais tout doit s’arrêter à minuit pile dans la nuit du mardi gras ! On brûle alors les balais des sorcières ou des mannequins remplis de paille avant de laver son porte-monnaie vide dans la fontaine du village. Et de ranger soigneusement les costumes jusqu’à l’année prochaine.
Coup de cœur
Le maître des masques
Une des particularités de la Fastnacht alémanique est que les participants sont cachés par des masques généralement en bois. Nombre de sorcières, hommes sauvages, démons, animaux fantastiques et autres drôles de personnages qui déambulent tout au long de la Fastnacht dans les rues badoises, portent la signature de Wolfgang Ducksch, sculpteur à Oberkirch. Depuis des dizaines d’années, il donne vie à des personnages emblématiques du carnaval alémanique. Dans sa boutique, des démons côtoient des saints, des visages bienveillants font face à des gueules d’animaux. Car s’il est passionné par la création de masques de carnaval, le maître artisan est aussi spécialisé dans la copie et la restauration de statues anciennes. Mais à son grand regret, « les commandes de statues se font rare et plus personne ne veut des crèches de Noël ».
Chaque masque est unique, raconte une histoire, une légende qui a mené à la création d’une guilde de carnaval. Comme ces petites briques sur les joues qui indiquent que son porteur a travaillé dans une briqueterie.

Les différentes têtes de démons font référence à une coutume germanique quand on chassait l’hiver : les masques méchants symbolisent l’hiver, les souriants le printemps, le rêve.
Si Wolfgang Ducksch reproduit fidèlement les masques traditionnels où le moindre détail a son importance, il crée aussi des masques inédits pour des nouveaux groupes de carnaval. Après des discussions avec les futurs carnavaliers, l’idée prend forme, aboutissant à des croquis sur papier puis un prototype en pâte à modeler. Une fois que le sculpteur et ses clients sont satisfaits du visage imaginaire, l’artiste se met à l’œuvre. Dans un bloc de tilleul, ses couteaux de bois taillent d’abord le nez avant de continuer à creuser et dégager une verrue, des rides… Wolfgang Ducksch utilise essentiellement du bois de tilleul de la région. « C’est un bois tendre, avec très peu de dessins. Mais les grands masques sont taillés dans du pin de weymouth américain ».
Ce n’est qu’au bout de longues années de formation et de pratique que l’on arrive à faire naître ces visages tellement expressifs qu’on les croirait vivant.






























